Climat

Une approche constructive pour éviter les guerres, famines, maladies et vagues de chaleur mortelles

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Démarrons par une bonne nouvelle : de l’avis de nombreux experts, le scénario catastrophe RCP 8,5 (« No climate policies ») est quasiment impossible, au point de s’interroger sur son utilité :

  • Ce scénario suppose des énergies fossiles disponibles et consommées quasiment sans limites. Par exemple, la consommation de charbon serait multipliée par 3 ou 4 d’ici 2100. Sans entrer dans le débat sur le pic d’offre VS le pic de demande, la consommation mondiale de charbon plafonne déjà depuis 2011. Les centrales électriques à charbon sont la première source d’émissions mondiales de gaz à effet de serre (19% du total), et un raisonnement semblable peut être reproduit sur d’autres sources d’émissions. Globalement, les émissions de GES augmentent moins vite depuis une décennie, par rapport à la décennie précédente (le prochain rapport du Groupe 3 du GIEC, à paraitre en 2022 mais dont j’ai pu parcourir une version en cours de validation, l’expliquera mieux que moi). Supposer que les émissions n’atteindront pas leur pic avant 2080 apparait donc improbable, même en prolongeant les tendances actuelles.
  • Ce scénario ne suppose quasiment aucun progrès technologique ni politique de nature à remplacer les énergies fossiles ou à diminuer la consommation d’énergie. Sur plusieurs décennies, cela parait très improbable.
  • Ce scénario suppose que l’humanité n’en démordrait jamais : même après avoir franchi +2 puis +3 degrés, nous continuerions sur notre route. Or on peut raisonnablement imaginer qu’une fois dos au mur, le progrès technologique et la révolte sociale seraient plus prononcées. Par exemple, si on commence à se remuer au milieu du siècle (comme sur le graphique jaune) parce qu’on vit « pour de vrai » un monde à +2C, puis qu’on diminue gentiment nos émissions, on évite largement le scénario du pire.
  • Ce scénario RCP 8,5 suppose que les dégâts économiques et sociaux entrainés par un réchauffement à +2 puis +3 degrés n’empêcheraient physiquement pas de continuer à augmenter notre empreinte carbone.

Bref… poursuivons sur une mauvaise nouvelle : il n’y a pas besoin de RCP 8,5 pour provoquer des catastrophes. Il n’est pas du ressort de cet article d’expliquer pourquoi un monde à +3C ou même +2,5C est grave et dangereux dès ce siècle, et pour les siècles suivants en raison du risque de déclenchement de points de bascule (attention tout de même au catastrophisme et mauvaises interprétations sur ce sujet).

De plus, on n’a pas entièrement notre destin entre nos mains, principalement en raison de l’incertitude qui persiste autour de la « sensibilité climatique », à savoir le niveau de réchauffement associé à un doublement de la concentration atmosphérique de CO2 par rapport à l’ère préindustrielle (donc passage de 280 parties par million à 560 ppm, sachant que nous sommes déjà à environ 410 ppm aujourd’hui). Grâce à un travail remarquable des climatologues, et notamment une meilleure compréhension du rôle des nuages, le dernier rapport du Groupe 1 du GIEC est parvenu à resserrer la plage de sensibilité climatique à +2,5-4,0C, après 30-40 ans où l’intervalle resta bloqué autour de +1,5-4,5C.

En d’autres termes, même si nous plafonnons à 560 ppm, ce qui est fort possible durant la deuxième moitié du siècle (on serait très proche du scénario tracé en jaune sur le graphique) il reste une chance non-négligeable de dépasser +3,5C voire +4C.

Encore en d’autres termes, les engagements de l’Accord de Paris sont insuffisants pour tenir les 2 degrés, d’où les appels réguliers à les renforcer (de plus, pour le moment, les engagements existants ne sont même pas respectés). Les engagements sont également loin de garantir que nous évitions un cataclysme où nous irions vers +4C. Voir par exemple la page 23 du résumé aux décideurs du dernier rapport du GIEC pour avoir une idée de ce à quoi ressemble un monde à +4C. Rappelons aussi que la différence entre l’ère glaciaire et le climat actuel est d’environ 5 degrés, avec à l’époque un changement climatique d’origine naturelle beaucoup plus lent que le changement actuel d’origine anthropique. Et l’ère glaciaire ne pouvait guère abriter 8 milliards d’être humains.

Bref, le risque est énorme et il faut absolument tout faire pour rester entre les deux courbes en bleu, et limiter le réchauffement entre +1,5 et +2C. La courbe jaune aurait pu être rassurante car l’effort nécessaire est relativement réalisable : atteindre le pic des émissions de GES au milieu du siècle, puis les diminuer gentiment. Hélas, cela n’est pas recevable.

Ce n’est pas pour rien que les climatologues affirment qu’il faudrait atteindre un pic d’émissions ASAP. Après quoi il faudrait les diminuer chaque année à un rythme colossal : environ 6-7% par an pour tenir les 1,5 degrés, environ 3-4% par an pour tenir les 2 degrés. Et ce pendant plusieurs décennies.

Pour reprendre des propos de Jean-Marc Jancovici, il n’y a dans l’histoire industrielle que 3 années pendant lesquelles les émissions mondiales de GES ont diminué dans ces proportions : 1932 (dépression économique issue de la crise de 1929), 1945, et 2020. Pour prolonger la logique, voici donc un ordre d’idée de ce qui enclencherait une trajectoire de décarbonation pendant seulement 4 ans :

  • La première année, petit échauffement, avec un cataclysme financier mondial suivi de faillites d’entreprises en cascade et d’un chômage de masse à 20-30%.
  • La seconde année, vous interdisez à l’économie de se relever, et confinez la population mondiale pendant 2 mois (avec cependant le droit de se déplacer à pied ou en vélo autant qu’on le souhaite, youpi).
  • La troisième année, vous interdisez toujours à l’économie de se relever, vous anéantissez l’industrie allemande et japonaise, et vous reconfinez la population pendant 2 mois.
  • La quatrième année, vous interdisez toujours à l’économie mondiale (et à l’industrie allemande et japonaise) de se relever, et vous confinez cette fois-ci la population pendant 4 mois.

Et à ce stade, vous n’aurez fait que le premier bout du chemin, après quoi il vous reste à prolonger des « efforts » de même ampleur pendant encore plusieurs décennies.

Fort heureusement, il existe des approches beaucoup plus constructives. Pour limiter le réchauffement climatique à un niveau permettant plus ou moins l’adaptation (entre autres co-bénéfices comme la sécurité alimentaire, la qualité de l’air, la santé, la préservation de la vie sauvage, le développement d’activités créatrices de sens etc.) il y a des solutions à gogo à n’en savoir que faire ! La lecture de la version en cours de validation du prochain rapport du Groupe 3 du GIEC, et celle de nombreuses études qui font des calculs dans tous les sens, nous confortent dans l’idée que ça n’a aucun sens d’opposer les solutions entre elles. Nous n’avons hélas plus du tout le luxe d’être sélectifs et dédaigneux, c’est trop tard. Il faut faire TOUT ce qui est possible et raisonnable. Mes lectures diverses et variées sur les solutions technologiques et politiques suggèrent (pas la peine de pinailler sur les chiffres, on n’est pas à 5% près, c’est pour donner des ordres d’idée) :

1) L’énergie solaire peut faire 10-20% du boulot.

2) L’énergie éolienne peut faire 10% du boulot. L’éolien plus le solaire ne représentent aujourd’hui que 3% du mix énergétique mondial à eux deux (énergétique, pas électrique), mais sont sur une dynamique de croissance forte qui laisse espérer d’ici 2050.

3) Le nucléaire peut faire 5% du boulot en cas de relance de la filière, 10% si la relance est spectaculaire. Hélas la filière a plutôt tendance à stagner depuis une trentaine d’années. Pour aller plus loin, vous pouvez lire cet article, où je regroupe une quarantaine de sources sur les mégatendances énergétiques et climatiques mondiales.

4) Freiner la déforestation ferait 5% du boulot, la stopper ferait 10% du boulot (logique, car la déforestation représente actuellement environ 10% des émissions de GES).

5) La reforestation, l’agriculture de conservation, la replantation de mangroves et autres solutions de capture du CO2 fondées sur la nature peuvent raisonnablement faire 10% du boulot (20-25% si on déploie tout à fond, mais ça ne parait pas réaliste). C’est ce que je conclus par exemple de la section « biomass-based techniques » de cet article publié dans Nature.

6) L’efficacité énergétique et la réduction de l’intensité CO2 (efficience et électrification des transports et du chauffage, isolation des bâtiments, appareils ménagers, industrie) peuvent faire 10-20% du boulot.

7) La sobriété (manger plus de végétaux, moins de gaspillages, vacances plus locales, plus de vélo, circuits courts, moins de surchauffage, vidéos Internet en basse définition, patati et patata) peut raisonnablement faire 15-20% du boulot.

8) La réduction de l’étalement urbain peut faire 10% du boulot (c’est long, mais on a un demi-siècle pour défaire ce qu’on a fait depuis un demi-siècle).

9) Le recyclage et l’économie circulaire (notamment métaux, béton, vêtements etc.) peuvent faire 5-10% du boulot. C’est déjà aujourd’hui 5% de CO2 évité en France d’après l’Ademe (page 74 de Déchets Chiffres Clés 2020).

10) La capture industrielle du CO2 (en sortie de cheminée voire dans l’air si la R&D avance) peut faire 10% du boulot, peut-être 20% en cas de grosse percée technologique. Mais ne pas trop jouer à la roulette russe avec ce pari : la technologie reste aujourd’hui embryonnaire avec seulement une vingtaine d’installations dans le monde, capturant très peu, et revalorisant généralement le peu de CO2 capturé auprès de l’industrie pétrolière pour forer encore plus de pétrole par récupération assistée. Ce n’est pas exactement ce que l’on devrait considérer comme une « économie circulaire ».

11) Le remplacement du charbon par le gaz peut faire 5-10% du boulot.

La somme fait un peu plus que 100%? Tant mieux, ça laisse un peu de marge au cas où on un truc ne fonctionnerait pas (on ne sait jamais).

Le Groupe 3 du GIEC confirme qu’aucun levier d’action ne sera la panacée. Si nous nous en sortons, ce sera à travers un vaste bouquet de mesures. Et tout le monde aura fait du super boulot, nous pourrons être fiers de nous et raconter une belle histoire à nos enfants.

Mais pourquoi tout cela avance-t-il très insuffisamment ? La raison principale est qu’on continue de financer l’exploitation des énergies fossiles, y compris par les grandes banques françaises. C’est se moquer du monde après 30 ans d’alertes répétées sur la catastrophe que ce genre de pratique fait encourir à l’humanité. Ça suffit.

Tant qu’on ne planifie pas une vraie sortie des énergies fossiles et qu’on ne coupe pas (progressivement) leur extraction à la source, rien ou presque ne sera mis en œuvre. On aura de l’empilement énergétique, des effets rebonds, des métropoles qui s’étalent, et des modes de vie incompatibles avec les limites planétaires. Et ce sera l’Effondrement. Pour éviter cela et stimuler l’innovation technologique et sociale dans les proportions nécessaires, il est de toute urgence de :

  • Empêcher tout nouveau projet d’énergies fossiles, comme le réclame d’ailleurs l’Agence Internationale de l’Energie (la Chine commence d’ailleurs à pratiquer ce genre de politique, parfois très brutalement, espérons ne pas devoir en arriver là en Europe).
  • Implémenter des quotas à la consommation d’énergies fossiles (comme cela existe déjà, sous une certaine forme, dans le cadre du marché européen des quotas d’émissions industrielles de CO2, dont le coût de 60€/tonne commence à piquer).

Pas la peine de hurler à l’écofascisme : c’est le genre de chose qui se pratique déjà, et le genre de chose qu’on est supposés faire. La stratégie attentiste priant pour la Providence technologique affiche un bilan calamiteux depuis 30 ans, et nous n’avons malheureusement plus le temps de nous tromper. On a perdu suffisamment de temps et provoqué assez de dégâts comme ça, nos enfants devant payer les pots cassés.

A propos de progrès technologique, si c’est votre truc, alors vous devriez, plus que n’importe qui, militer pour imposer des interdictions et des quotas sur les énergies fossiles. Nul doute que si nos politiques annoncent sans sourciller un rationnement des énergies fossiles jusqu’à atteindre quasiment zéro d’ici 30 ans (en intégrant bien sûr l’énergie grise des biens importés, sinon notre industrie se barre), on sera enfin pour de vrai en mode économie de guerre.

Et votre secteur d’activité (nucléaire, ENR, mais aussi isolation du bâti, vélo, voiture électrique, recyclage, agroécologie, chanvre, bois, peu importe) verra affluer l’argent des banques et gagnera du pognon à n’en savoir que faire (littéralement, car je préfère quand même être franc : il y aura peut-être moins de trucs à acheter).

Il y aura des perdants ? Ça tombe bien, c’est ça une guerre. Toutes proportions gardées, puisqu’on demande ici d’investir, de produire et de consommer différemment, et de laisser un monde habitable à nos enfants. Il ne s’agit pas de nous entretuer, mais justement d’éviter cela.

Il y aura un appauvrissement des grandes banques à cause des « actifs échoués »? Tant mieux. C’est pas comme si elles n’étaient pas prévenues depuis 20 ans. Et elles regagneront de l’argent en inventant de l’argent avec de l’argent, pas de souci pour elles.

« La libre entreprise et l’innovation technologique vont trouver des solutions une fois dos au mur ».

Chiche ! Que les tenants de cette thèse nous mettent volontairement dos au mur. Ce serait un test parfait grandeur nature pour prouver leur idéologie. On verra alors quelles seront les solutions les plus « compétitives » (pas sûr qu’elles soient toutes technologiques, mais il faut assumer et jouer le jeu).

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2 commentaires

  1. Salut Cyrus, as-tu utilisé les propositions du projet Drawdown pour cet article ? ça commence à dater, mais il faisait la liste des 100 mesures les plus efficaces pour réduire les émissions de GES, et certaines ne figurent pas parmi tes bullet points, notamment :
    > la remise en cause des systèmes de réfrigération et de climatisation, qui rejettent des gaz aux PRG extrêmement élevés ;
    >l’éducation sexuelle et les politiques de limitation de la natalité.
    > Il accord aussi une place très importante au changement de régime alimentaire (moins protéiné) et à la réduction du gaspillage alimentaire.

    Quel est ton regard sur ces propositions ?
    (Pour ma part je n’ai pas lu le bouquin)

    1. Merci Frédéric, eh bien non ! 🙁 cela fait d’ailleurs longtemps que je n’ai pas regardé les propositions de ce projet. Merci pour ton commentaire, ces 3 propositions devraient faire partie du « package » oui.

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