Vie quotidienne

Un monde « de plus en moins » violent ? La violence dans les sociétés humaines, de la préhistoire au XXIe siècle

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Perspectives pluridisciplinaires de long terme sur l’évolution de la violence dans les sociétés humaines, de la préhistoire au XXIe siècle.

Par Stéphane Audrand, historien de formation, consultant auprès du secteur financier en maitrise des risques (contrôle des armes, droits de l’homme), réserviste à la Marine Nationale, jardinier (logique), scénariste de jeux vidéos (logique) et citoyen se posant des questions

Contacter l’auteur : saudrand@gmail.com

Quelques heures sur les réseaux sociaux et les chaines d’information en continu suffisent à s’en convaincre : le monde est pris dans une spirale de guerres et de violence qui attire l’Humanité vers sa perte. De l’Ethiopie au Haut-Karabakh, des émeutes du Capitole à l’oppression des Ouigours, du Mali à Kaboul, de Gaza au Yémen, la mort et la destruction semblent être le lot commun de notre espèce, que le changement climatique va amplifier de manière inexorable, sur fond de pandémie. A l’échelon national, la place des questions sécuritaires et les digressions sans fin sur le « sentiment d’insécurité » sont renforcées par des faits divers toujours plus sordides. Les superlatifs ne manquent pas : alors que les crises humanitaires en cours sont facilement qualifiées de « sans précédent », le Président de la République lui-même estime que la société française est « de plus en plus violente »…

Que penser de cette évidence ? Y-a-il une objectivité de la violence mondiale ? Comment se compare-elle avec l’histoire de la violence au sein de l’humanité ? L’objet de cet article est de questionner l’évolution de la violence en mettant en perspective de très long terme l’évolution d’une forme de violence : la mort violente infligée à un être humain. L’évolution de la mortalité violente au cours de l’histoire, au regard des populations concernées, donne une idée « objective » d’un des impacts les plus concrets de la violence sur les sociétés humaines, l’impact démographique direct. Cet impact réel, les individus décédés de mort violente, pourra alors être confronté à nos perceptions de la violence.

En effet, en matière de violence, la perception compte au moins autant que la réalité et les définitions varient. La notion de « violence » a évolué de manière subjective selon les sociétés, au cours de l’histoire, recouvrant des réalités très différentes, collectives ou individuelles, physique ou psychologique. On note notamment un élargissement tendanciel global de ce qui est « qualifiable » de violence, très marqué après la seconde moitié du XXe siècle. Alors que pendant la période médiévale le terme est peu utilisé en Europe – en dehors du viol – les acceptions les plus courantes de ce que nous qualifierions de violence sont celle de « cruauté » (cruor) ou de manière plus ambivalente de « dommages » ou « outrages », voire même de « fait », par opposition au « droit » (qui est resté dans le terme « voie de fait »)[1]. Plus près de nous, l’Organisation Mondiale de la Santé donnait dans son rapport de 2002 une définition de la « violence » qui illustre la lente marche vers un élargissement du concept :

La menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même, contre autrui ou contre un groupe ou une communauté qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, un décès, des dommages psychologiques, un mal développement ou des privations[2].

On voit la difficulté qu’il peut y avoir à comparer, dans la durée, les niveaux de violence d’une société à l’autre. L’évaluation de l’intention ou l’action, la notion violence « contre soi ou les autres », la difficile question de l’estimation des dommages psychologiques dans les périodes passées sont autant de freins à l’analyse comparative. Cependant, à minima, l’idée que la mort d’un être humain soit causée de manière délibérée par un autre être humain est, depuis très longtemps, universellement reconnue comme à minima « anormale » et constitutive de violence (quel que soit le qualificatif précis) dans toutes les sociétés humaines. Seuls les degrés de « légitimité » peuvent varier, mais il n’y a plus de situation « anodine » de la mort infligée à l’autre. L’homicide volontaire, tuer un autre être humain, ou la mort infligée à l’occasion d’un conflit armé, constituent en outre des faits univoques de constat : un mort est un mort, il n’y a pas de « niveaux » de mort comme c’est le cas pour différencier les blessures, les agressions physiques ou verbales, ou les incivilités. Les distinctions portent sur le caractère volontaire ou non de l’acte, sur la prise en compte des intentions, des dérogations (notamment défensives ou judiciaires) et des circonstances. En somme, la mort violente ne résume pas, à elle seule, la violence, mais elle en est tout de même un bon indicateur, universel et bien documenté.

En effet, ce double caractère, univoque et universel, de la mort violente comme indicateur du niveau de violence d’une société, repose fortuitement sur des statistiques fiables et solides, surtout pour la période contemporaine. La plupart des pays, des structures publiques, « comptent » les morts, recensent les causes de la mortalité et pratiquent des investigations en cas de doute. Le nombre de morts violentes est donc plutôt connu avec précision dans le monde contemporain, même si la fiabilité des structures publiques en charge du sujet est encore imparfaite dans de nombreux pays et que certains régimes politiques peuvent être conduits à dissimuler ou fausser les chiffres. Sur le plan historique, aux côtés de l’étude des sources textuelles, l’archéologie a révolutionné notre façon de percevoir la mort et la violence depuis un peu moins d’un demi-siècle. La mort violente laisse des traces : dans les squelettes, dans les rares tissus mous préservés, il est possible de voir la trace de la violence. Les blessures non cicatrisées indiquent une mort causée par un trauma, et celles cicatrisées donnent également un indice sur la prise en charge des blessés. La forme et l’emplacement des blessures, couplée à l’analyse des restes métalliques, lithiques ou ligneux, permet souvent d’identifier le type d’arme et de différencier un contexte guerrier d’un accident de chasse ou domestique. Enfin, les sépultures de masse qui incluent de nombreuses traces de blessure non cicatrisées, permettent d’identifier les instants de violence collective, batailles, pillages et meurtres de masse.  Il est maintenant possible de reconstituer de grandes « dynamiques de la violence » dans de nombreuses sociétés humaines au cours de l’histoire, sous la forme d’un bilan, « macabre et quantitatif » des morts violentes.

Le tableau « actuel » des morts violentes dans le monde (« où sommes-nous ») sera donc complété d’une perspective historique de très long terme sur l’histoire de la violence dans les sociétés humaines (« d’où venons-nous ») et de quelques ouvertures prospectives sur les trajectoires possibles de la violence au cours du siècle actuel (« où allons-nous »). Pour résumer, cet article s’attachera à démontrer que la violence du monde actuel a atteint un niveau historiquement faible dans les sociétés humaines et que malgré une très forte hétérogénéité dans sa répartition géographique, elle se situe à des niveaux beaucoup moins élevés que dans les sociétés primitives. La réalité du monde dans lequel nous vivons est celle d’un monde qui n’a « jamais été aussi peu violent » et dans lequel les probabilités de mourir de mort violente n’ont « jamais été aussi faibles ». Cette réalité, tendancielle, n’a jamais exclu malheureusement de spectaculaires épisodes de renversements de tendance, comme l’horreur de la mort industrielle et de l’industrie de la mort des conflits mondiaux du XXe siècle l’ont montré. Avoir une approche prospective de la violence dans le siècle actuel doit donc prendre en compte cette double réalité d’une tendance longue à la réduction de la violence, couplée à une capacité réelle de déchainer une violence collective à laquelle la modernité donne un potentiel de destruction considérable.

 

Se faire tuer en 2021, c’est plutôt rare

561 511[3]. C’est le nombre de morts violentes par an, incluant les victimes d’homicides, les victimes de guerre et d’actes de terrorisme (mais excluant les suicides)[4]. Ce chiffre, de 2017, est à mettre en perspective avec celui des autres formes de décès de l’année (56 millions) d’une part, et avec la population mondiale d’autre part. En effet, pour évaluer l’impact de la violence sur une société humaine à un moment donné, il faut connaître les « autres façons de mourir » (ou au moins savoir les différencier d’une mort violente) et également connaître la population elle-même. La mort de 100 000 personnes n’a pas la même signification en termes de prévalence de la violence dans un pays de 10 millions d’habitants ou dans un pays d’un milliard d’habitants.

Par rapport aux autres formes de décès, la mort « violente » est, en 2017, tout à fait minoritaire. Elle représente à peine plus de 1% des 56 millions de personnes décédées la même année dans le monde. Les maladies cardiovasculaires (31,7%) et les cancers (17%) sont les « tueurs » principaux de l’humanité actuelle.

En proportion des populations, les morts violentes représentaient, en 2018, 7,8 cas pour 100 000 habitants. Ce chiffre est assez stable sur les quinze dernières années. De 8,06 pour 100 000 habitants en 2004, il n’est jamais monté au-dessus de 8,47 pour 100 000 habitants (2014) ni descendu au-dessous de 7,5 (en 2007). Cette stabilité relative s’accompagne néanmoins d’une hausse continue du nombre de morts, qui est passé d’environ 500 000 en 2004 à environ 600 000 par an actuellement. Cette hausse accompagne globalement celle de la population humaine : le nombre de morts augmente parce que la population augmente, mais la violence dans les sociétés humaines est « globalement » stable. Globalement, car ce chiffre dissimule d’importantes inégalités, géographiques, socio-économiques, d’âge et de sexe. Ainsi, la Syrie (188 morts pour 100 000 habitants), le Salvador (99 pour 100 000) et le Venezuela (87 pour 100 000) ont le douteux privilège d’avoir été en 2018 les pays recensant les taux les plus élevés de morts violentes dans l’année  (encore, dans le cas Syrie, ne s’agit-il que d’estimations imprécises). A l’opposé, la plupart des pays de l’Union européennes se situent entre 0,5 et 2 morts pour 100 000 habitants. Même si de sérieux doutes existent quant à la fiabilité des statistiques de certains Etats (l’Indonésie annonce se situer à 0,6, comme l’Islande…), ces chiffres permettent néanmoins de voir la réalité d’un monde dans lequel la probabilité de mort violente est concentrée en Amérique latine et du sud d’une part et en Afrique sub-saharienne et Moyen-Orient d’autre part, avec, dans une moindre mesure, des foyers en Amérique du Nord et en Asie centrale. L’Europe occidentale, l’Asie de l’est et du sud et l’Océanie sont en revanche beaucoup plus épargnées. Et si on pourrait tout de même constater que la violence physique est « trois fois plus élevée en France qu’en Suisse », elle reste vingt fois plus faible qu’au Brésil ou trente-deux fois plus faible qu’en Irak.

 

Tuer : une affaire d’hommes

Dans ce tableau de violence, il faut souligner que 84% des victimes sont des hommes, à 80% dans la tranche d’âge 15-49 ans. Même si les femmes et les enfants endurent des souffrances inacceptables du fait des conflits et sont très vulnérables à la menace des armes, la mort par violence reste, au XXIe siècle, un phénomène qui concerne, de manière très large, des hommes jeunes, plutôt issus des pays émergents, et qui sont tués par des hommes du même âge. Cela rejoint finalement l’analyse du stratégiste Michel Goya, qui disait en 2019 que le soldat du futur serait « un type en jean et baskets avec une kalachnikov ».

Même si les statistiques globales sont parfois lacunaires sur le rôle des femmes dans les morts violentes, tous les articles publiés concordent pour dire que, même dans les sociétés occidentales ayant avancé vers l’égalité des droits, la quasi-totalité des meurtriers sont des hommes. Cette hégémonie masculine, « autour de 90% » est stable dans les sociétés modernes. Ainsi, le rapport spécial de 1999 du Department of Justice américain notait que, alors qu’elles représentaient 51,6% de la population des Etats-Unis, les femmes ne représentaient que 11% des meurtriers[5]. Encore faut-il garder à l’esprit que dans ces 11%, beaucoup (peut-être 28% ?) étaient victimes de violences conjugales et pourraient donc être jugées avoir été, selon les circonstances, en état de légitime défense[6]. De même, l’étude canadienne de 2017 établissant des statistiques sur les crimes violents de 1998 à 2002 signale que les hommes ont été responsables de 86% des crimes violents. Plus largement, l’étude publiée en 2013 par l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime organisé (UNODC) montre que les femmes représentent, à l’échelle mondiale, environ 5% des meurtriers, avec un « pic » à 8% à l’échelle européenne. Même dans les sociétés nordiques, censées être les plus avancées dans le domaine de l’égalité des sexes et dans la « déconstruction patriarcale », l’étude menée entre 2007 et 2016 indique que le taux de meurtriers masculins varie de 91% (Suède) à 83% (Islande).

Il faut également souligner, même si les statistiques manquent, que les femmes ne jouent qu’un rôle très symbolique dans les violences armées en zone de guerre. Malgré la médiatisation des combattantes du Rojava ou l’évolution des armées occidentales pour intégrer des femmes dans des fonctions combattantes, tuer « à la guerre » est toujours, en 2021, quasi exclusivement une affaire d’homme.

 

Tuer, à la guerre comme à la paix

Le panorama de la violence mondiale ne serait pas complet sans comprendre « comment » meurt-on ? Le contexte et le moyen ayant infligé mort comptent beaucoup dans l’acte de violence. D’emblée, il faut souligner la part prépondérante des « homicides » très loin devant les conflits armés et les attaques terroristes. Même si selon les pays la notion d’acte terroriste ne revêt pas toujours la même définition judiciaire, les statistiques mondiales sont assez fiables quant à l’impact des groupes armés qui ont recourt à ces méthodes. Toutefois, il faut souligner que le distinguo entre « attaque terroriste » et « conflit armé » n’est pas toujours aisé. Les homicides, en tous cas, représentent près des trois quarts des morts violentes, et le terrorisme environ une sur vingt. De quoi relativiser certains discours sur la « guerre contre le terrorisme » qui ont été servis ad nauseam pendant vingt ans. La guerre elle-même ne représente pas le quart des morts violentes sur la planète. Encore faut-il préciser,  là encore, que le conflit syrien est venu apporter une forme exceptionnelle de hausse de la mortalité liée à un conflit armé, dont on peut espérer qu’elle restera un « accident de parcours », même s’il est hélas possible qu’après un « étiage » entre 2002 (fin des guerres de Yougoslavie) et 2010 (printemps arabes) la violence des conflits armés reparte à la hausse plus ou moins durablement.

 

Tuer, avec quoi ?

Avec une arme à feu, quand c’est possible. Mais pas dans la majorité des cas. Les armes légères et de petit calibre (ALPC) sont « le » moyen de violence armée prépondérant dans le monde, représentant environ 40% des morts violentes. Bien qu’elles ne représentent que quelques pourcents de la valeur du commerce mondial des armes (donnée difficiles à cerner avec précision et que le SIPRI ne prend pas en compte), les ALPC sont de loin le principal vecteur de mort[7]. Les autres causes de « mort violente » sont plus difficiles à cataloguer, surtout en conflit armé : n’importe quel médecin, civil ou militaire, peut reconnaitre une blessure par balle, mais il est plus difficile d’attribuer les causes d’une mort par éclat, effet de souffle ou brûlure sans analyse technique et forensique poussée. Il y a un point important à retenir dans cette prépondérance des armes à feu : il n’y a aucune corrélation entre la valeur marchande d’une arme et la part des souffrances qu’elle inflige dans le monde. Au contraire, pourrait-on dire : les armes les plus couteuses sont celles qui, en proportion, tuent le moins au quotidien. Ce sont les pistolets et les fusils, coutant quelques centaines de dollars, qui sont responsables des cohortes de morts. Et, pour celles et ceux qui se sentent concernés par le contrôle du commerce des armes, il faut souligner que, les grands pays exportateurs d’ALPC (Etats-Unis, Italie, Brésil, Allemagne, Corée du Sud, Russie, Autriche, Turquie) ne sont pas tous les mêmes que ceux qui tiennent le haut du pavé en termes de commerce d’armes « lourdes » (France et Royaume Uni n’exportent pour ainsi dire pas d’ALPC).

Ceci dit, il n’y a pas de corrélation stricte entre le taux de possession d’armes à feu dans une population et le taux d’homicide. Tout au plus y-a-il une corrélation entre possession d’armes et proportion des homicides par arme à feu. En clair, « quand on veut tuer et qu’on a une arme à feu, on l’utilise ». Mais les humains parviennent très bien à se tuer sans arme à feu. Ainsi, les Etats-Unis ont le douteux privilège de détenir le record du monde du taux de possession d’armes à feu par habitant (1,2 par habitant) et près des deux tiers des meurtres commis y sont perpétrés par arme à feu. Cependant, la société américaine n’est pas la plus violente de la planète, loin s’en faut. Avant la hausse observée depuis 2014, le taux d’homicides par habitant était en baisse assez soutenue depuis 2006 et avait atteint un plancher de 2,61 pour 100 000 habitants, soit un taux inférieur, d’après l’UNODC, à celui de l’Estonie (3,2) ou de la Lettonie (3,4), deux sociétés aux statistiques fiables et qui ne sont pas vraiment connues comme étant les plus « violentes » de la planète. Deux pays qui, d’après le Small Arms Survey, ont un taux de possession d’armes à feu vingt fois inférieur à celui des Etats-Unis. Depuis 2014, le taux d’homicides aux Etats-Unis a néanmoins progressé de manière soutenue, quittant un étiage que la société américaine n’avait pas connu depuis le début des années 1960. Il faut souligner qu’il reste toutefois deux fois inférieur à la période des années 1975-1995 qui furent marquées par une forte augmentation du taux d’homicide. Sans entrer dans le détail des débats sur le contrôle ou la liberté de possession ou de port d’armes, il semble utile de préciser que les corrélations, à l’échelle mondiale, semblent indiquer que l’absence de traçabilité des armes est beaucoup plus préjudiciable que la liberté de possession : des armes numérotées, contrôlées et soumises à un système de permis sont beaucoup moins susceptibles d’être employées à des fins criminelles. Toutefois, il faut souligner aussi la part prépondérante des armes de poing (pistolets) dans les accidents domestiques, suicides et meurtres en contexte familial.

 

L’Amérique du Sud – épicentre de la violence armée

L’Amérique du Sud est une des aires géographiques les moins mises en avant par la presse en France. Pourtant, il s’agit d’une des zones qui connait non seulement un des taux de violence armée les plus élevés, mais également une dynamique de long terme de hausse de la violence, qui va à contrecourant de la tendance mondiale à la stabilisation basse. Ainsi, les Brésil a vu son taux d’homicides tripler en quarante ans, sur fond d’augmentation de la population, mais aussi du PIB et des inégalités. Atteignant environ 30 pour 100 000, il représente environ 60 000 homicides par an : 10% de la violence armée mondiale[8]. De même, la Colombie et le Venezuela concentrent certaine des zones de violence armée les plus fortes des Amériques. A l’opposé, le Chili, la Bolivie, l’Uruguay ou l’Argentine sont moins touchés.

Cette dynamique haussière qui frappe l’ensemble du sous-continent est assez notable pour être mise en avant. Alors que les médias européens concentrent généralement leur couverture sur les incendies en Amazonie ou les frasques du président brésilien, il est rare que soit mise en avant cette situation préoccupante. L’instabilité politique et la crise économique expliquent en grande partie cette dynamique, qui s’inscrit dans l’histoire longue de sociétés qui, depuis l’époque coloniale, ne sont pas parvenues à inscrire dans la durée la pacification des rapports sociaux. Et, malheureusement, l’exportation d’ALPC s’est envolée vers le sous-continent, notamment depuis la pandémie (+31%). Les fabricants allemands ou autrichiens y tirent un confortable profit, qui contraste singulièrement avec les déclarations « courageuses » de leurs gouvernements respectifs pour donner des leçons de contrôle du commerce des armes[9].

Et en France ?

Le lecteur d’un article francophone se demandera sans doute où se situe la France dans ce panorama de la mort violente. Il a toutes les raisons d’imaginer que nous sommes, depuis quelques années, sur la pente fatale d’une spirale de la violence, s’il s’en tient au traitement du sujet par les chaines d’information en continu… En fait, la France métropolitaine se caractérise, depuis longtemps, par un taux d’homicide assez faible, qui se situe actuellement autour de 1,5 par 100 000 habitants par an. Cette stagnation explique, corrélée à la hausse de la population, que le nombre d’homicides soit, dans l’absolu, parfois à la hausse.

Il est intéressant de constater que la France (métropolitaine) a connu, tout comme les Etats-Unis, une remontée de la violence par homicide assez significative à la fin des années 1970. La corrélation avec la crise économique du second choc pétrolier semble ici forte, le taux de chômage en France étant multiplié par six. Cependant, la persistance d’une situation d’insécurité économique n’a pas entravé la décrue des homicides, tandis que le retour de la crise économique après 2008 n’a pas engendré un redémarrage aussi net qu’aux Etats-Unis. Depuis 2008, alors que la population augmente toujours faiblement, le nombre d’homicides en France reste stable, autour de 800. Les facteurs culturels et socio-économiques se combinent sans doute : d’une part l’aide sociale française limite les risques pour les individus de se retrouver sur la pente du crime et d’autre part la société française a retrouvé, après la parenthèse 1970-1980, une tendance de fond à refuser toute légitimité à la violence physique[10].

Il faut également prendre en compte le fait que les territoires et collectivités non métropolitaines connaissent des taux d’homicides bien plus élevés. Ainsi la Guyane (15) ou la Martinique (5) se situent dans des catégories très différentes. De même, les meurtres en départements métropolitains sont très concentrés, dans quelques zones au taux d’homicide plus élevé. Ainsi, l’étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) menée de 1996 à 2015 relevait que Paris et sa petite couronne, les Hauts de France, les Bouches du Rhône et les Alpes Maritimes ainsi que la Gironde étaient les zones les plus « meurtrières ».

Toutefois, cette carte est à nuancer, comme on l’a dit, en prenant en compte la population totale du département. Lorsqu’on compare les territoires français et le taux d’homicides pour 100 000 habitants, on se rend compte de la concentration de la violence dans les régions insulaires, sur la côte méditerranéenne (Marseille et Nice) et autour de quelques grandes agglomérations. Pour la plupart des Français, la réalité de 2021 est celle d’une société sans meurtres, avec un taux bien inférieur à 0,5 pour 100 000, qu’on pourrait qualifier de « résiduel ». Dans la plupart des cas, hors des zones qui concentrent la violence, les meurtres en France sont liés à des affaires familiales sans préméditation, hors de tout contexte criminel. Le fait que les grands ensembles urbains de la métropole concentrent les taux d’homicide les plus élevés par habitant interpelle en tous cas.

 

Tuer : une affaire de citadin

Cette corrélation forte entre homicide et centres urbains est très nette, à l’échelle de la planète, de Paris à Sao Polo, de Londres à Los Angeles. Le graphique ci-dessous indique le taux d’homicide des vingt villes les plus dangereuses de la planète en 2020. Des taux qui sont proches de ceux de pays en guerre. Le Mexique, le Venezuela et le Brésil se partagent l’essentiel du classement, tandis que les Etats-Unis ne sont représentés « que » par Saint Louis du Missouri, loin des clichés qui entourent Chicago ou Los Angeles. Non seulement les villes concentrent les homicides les plus nombreux en nombre, mais aussi en proportion.

Cela dit, ce n’est pas une fatalité et les politiques publiques en matière de sécurité, de lutte contre le crime organisé, mais aussi (surtout) d’aide sociale et d’urbanisme peuvent permettre d’inverser des tendances. Ainsi, New-York a connu une courbe encore plus marquée que celle du reste de la société américaine. Les données du FBI indiquent que le taux d’homicide est passé de 4,6 pour 100 000 en 1965 à 14,5 en 1990, pour redescendre à 4,6 en 2004 et continuer sa baisse, jusqu’à 2,9 meurtres pour 100 000 habitants, très en dessous de la moyenne nationale. Il faut noter ici que le taux d’homicide est un des indicateurs les plus solides en matière d’impact des politiques publiques de sécurité, car il n’est pas dépendant de l’organisation des forces de police, des mécanismes de prise de plainte ou de perception sociale ou juridique de ce qui constitue un acte de violence. Il est par exemple notoire que la mise en place d’une police de proximité a un effet immédiat d’augmentation du nombre de plaintes lié justement à la plus grande proximité des forces de l’ordre. De même, le classement de tel ou tel acte en crime ou délit par modification législative peut (c’est le cas des accidents de la route) modifier substantiellement les statistiques nationales sans pour autant changer radicalement le niveau de violence. Les homicides sont presque insensibles à ces questions organisationnelles : dans toutes les juridictions, un mort est un mort.

Voici donc l’état de la violence létale dans le monde en 2021, que l’on peut résumer ainsi : environ 600 000 morts par an, dont 100 000 dans des conflits armés. 40% de ces morts sont causés par des armes à feu. A la guerre, les soldats sont des hommes, en « baskets et kalachnikov ». En temps de paix, les meurtriers sont, à 90%, des hommes. Leurs victimes, à 85%, sont des hommes, principalement de la tranche 15-49 ans.

Le profil type de celui qui donne la mort, en 2021, est donc plutôt un criminel, masculin, plutôt issu de classes sociales défavorisées, âgé d’une trentaine d’années, armé d’un pistolet, et qui a une certaine probabilité de se trouver en Amérique du Sud. Bien entendu, il s’agit d’un résumé « à gros traits », mais qui dessine la réalité d’un monde dans lequel la mort violente est, finalement, une exception circonscrite. Ses causes sont fortement corrélées à ces situations d’inégalité, de tensions politiques ou sociales. Un seul point semble transcender époque, pays, cultures et niveaux de richesse : les hommes tuent 10 fois plus que les femmes. Cela nous amène, bien tendu, à un questionnement sur le débat des origines naturelles ou culturelles de la violence.

 

D’où vient cette situation sur le plan historique ? La grande controverse Hobbes/Rousseau

La question de l’histoire de la violence dans les sociétés humaines, et notamment de la guerre, est éminemment philosophique. La controverse qui s’y attache, encore maintenant, obscurcit souvent les faits sous les postulats. On peut résumer le grand antagonisme philosophique à un « débat entre Hobbes et Rousseau », autour d’une question fondamentale : notre espèce humaine est-elle par nature portée à la violence envers ses semblables, ou est-ce un trait acquis par le biais de la (ou de certaines) civilisation(s) ? Les enjeux de la réponse à cette simple question sont immenses : d’un côté, la promesse de pouvoir « déconstruire » la guerre, notamment par le contrat social. A l’opposé, l’idée qu’elle est inhérente à notre situation physiologique et qu’il est donc inutile de trop se préoccuper des « causes » de la guerre et de la violence mais qu’il faut se concentrer sur leur encadrement et leur répression. L’idéalisme de Rousseau pour l’une, le cynisme désabusé de Hobbes pour l’autre. Une opposition qui se retrouve, singulièrement, dans les études internationales, autour de la question du « réalisme », ou « libéralisme » (voire du « constructivisme »). Le débat, fondamentalement littéraire, a été éclairé depuis quelques décennies par un apport archéologique immense. Auparavant, l’école hobbesienne semblait avoir triomphé dans ses conceptions, construites au XIXe siècle, avec une vision positiviste « pseudo-darwiniste » qui vouait aux gémonies un « âge des cavernes » qui aurait été marqué par la guerre de tous contre tous et faisait de Cro-Magnon l’antithèse de l’homme « civilisé »[11].

Le genre Homo, qui réunit notre espèce Homo sapiens et les espèces apparentées aujourd’hui toutes éteintes, apparait à la fin du Pliocène ou au début du Pléistocène, il y a quelques 2,5 millions d’années[12]. Or, malgré des découvertes qui s’accumulent, les traces de la violence dans l’histoire de notre espèce sont rares dans les temps les plus reculés. Une exception notable : le cannibalisme, que l’archéologie documente dès au moins 800 000 ans avant notre ère et qui a subsisté sous des formes résiduelles jusqu’à l’époque moderne. Manger son semblable n’est donc pas, comme on l’envisageait au XIXe siècle, un comportement archaïque, mais plutôt intemporel et universel[13]. Il faut préciser que ce cannibalisme n’était pas forcément lié à une mort violente volontaire. Dans un contexte de tensions alimentaires, la consommation opportuniste des morts répondait sans doute autant à des motivations rituelles et proto-religieuses qu’à des impératifs de survie. De fait, l’archéologie met en évidence des traces de « préparation » (raclage des os) similaire à du gibier à la même époque, mais est beaucoup plus floue quant aux « blessures volontaires ». Ainsi, l’étude de 2010 sur le cannibalisme au Pléistocène fait ressortir des stratégies de consommation d’individus immatures, sans qu’il soit clairement possible de savoir s’il s’agissait vraiment de cannibalisme exogène (extérieur au groupe) ou endogène (au sein du groupe). Vu les taux de mortalité infantile élevés à ces époques, il est tout à fait possible qu’il s’agisse d’une consommation opportuniste à des fins nutritionnelles[14].

Il faut souligner également l’importance des « traces d’empathie » dans les restes archéologiques très anciens des groupes hominidés primitifs : fractures réduites et squelettes d’individus atteints de malformations importantes ayant survécu à des âges avancés sont autant de preuves que les premiers représentants de notre espèce se souciaient les uns les autres, ne pratiquaient pas la gestion des conflits à coups de massue, et que, au contraire, la compassion et la collaboration ont été des moteurs majeurs de notre « succès » en tant qu’espèce[15].

Enfin, l’absence de sépulture de groupe avec traces de violence est indéniable pendant presque tout le paléolithique (de l’apparition des premiers humains à environ -12 000 à la fin de la dernière période glaciaire), suggérant l’absence de « guerre » en plus de la rareté du meurtre. Longtemps, les tenants de l’école « hobbesienne » ont fait remarquer que la faiblesse des densités de peuplement humain et la rareté des restes, difficiles à interpréter, expliquaient l’absence de sépulture commune, arguant que « l’absence de preuve de guerre » ne signifiait pas « l’absence de guerre ».

Les dernières revues de plusieurs milliers de restes humains étudiés avec les meilleures méthodes d’interprétation confirment pourtant que la mort violente était l’exception, que la plupart des blessures sont plutôt compatibles avec des accidents de chasse ou des éboulis de grottes plutôt qu’avec des affrontements interpersonnels et que, pour faire simple, on ne se « faisait pas la guerre » entre humains au paléolithique. L’étude séminale de Johnatan Haas et Matthew Piscitelli menée en 2000 sur 2900 restes humains datés d’avant -10 000 (excluant les sites, tardifs et situés en fin de période, de Sahaba et Nataruk – voir ci-dessous)  indique que seul 4 présentent des traumas compatibles avec une mort violente par homicide, sans aucun contexte de sépulture de masse[16]. Quatre cas permettent difficilement d’établir une statistique, mais, à tout le moins, suffisent à remettre en cause l’idée que la violence et la guerre étaient « généralisées et permanentes » dans les groupes humains ancestraux, comme le suggèrent souvent les tenants de l’école « hobbesienne », parfois de manière assez simpliste. Ainsi, Steven Pinker n’hésitait pas à écrire en 2011, « not to put too fine a point on it, but when it comes to life in a state of nature, Hobbs was right, Rousseau was wrong », en se basant uniquement sur les découvertes néolithiques (à partir de -10 000), écartant, de fait, 97% de l’histoire de notre espèce[17]. On voit ici clairement à quel point la posture philosophique reste fondatrice chez certains chercheurs, qui semblent uniquement attendre de l’archéologie des arguments de confirmation…

Peinture de Moea (Espagne) – environ -10 000. Une des premières représentations de « bataille » entre humains (à l’arc).

A l’opposé, les tenants d’une vision rousseauiste, voire marxiste, de l’histoire humaine font volontiers de la guerre une conséquence directe de la sédentarisation, de l’agriculture et de développement de la propriété et des structures étatiques et patriarcales. La modification des facteurs de production aurait entrainé une « proto lutte des classes » avec développement de la violence consécutif à la sacralisation de la propriété. Or on sait maintenant que la violence interpersonnelle décolle avant, vers la fin du paléolithique, entre l’épipaléolithique (environ -14 000) et le mésolithique (-10 000), à un moment où les sociétés humaines sont encore largement nomades ou semi-nomades (migrations pendulaires à sites fixes) et où l’usage des céréales se limite encore à un ramassage sur populations sauvages sans approche agricole. Une période sans « Etats » et où la domination masculine des groupes humains n’est pas encore ancrée (celle-ci datant plutôt de -4000/-3000 environ)[18].  La découverte de la première sépulture de masse compatible avec un acte de violence collective – la première « fosse commune de guerre » – au Jebel Sahaba (Soudan du Sud) est évaluée entre -14 000 et  -13 000 et concerne 59 squelettes d’hommes, de femmes et d’enfants[19]. A cette époque, le développement de l’arc permet dorénavant de « tuer à distance », tandis que se développent des représentations pariétales d’actes de violence contre des humains, ce qui indique d’emblée une relation forte entre « culture » et « technologie » autour de la guerre[20]. Plus récemment, la découverte d’un site à Nataruk, dans l’actuel Kenya, a mis en évidence la présence de traumas sévères par contusion sur les crânes, les mains, genoux et côtes ainsi que des blessures par flèches et pierres de lancer dans le cou, le thorax et le crâne de 10 des 27 squelettes retrouvés (dont huit femmes et six enfants)[21]. Il est probable que d’autres découvertes montreront que l’essor de la violence concerne bien cette période charnière, bien avant la sédentarisation, l’essor des systèmes agricoles du « croissant fertile », la création des cités et des proto-Etats. On peut même infirmer le postulat et se demander si la sédentarité et l’habitat groupé collectif ainsi que la collusion de groupe sociaux plus larges au sein de structures proto-étatiques n’a pas constitué un mécanisme de « résilience » contre une situation de violence qui allait en augmentant.

 

L’invention de la guerre – l’explosion néolithique

Pourquoi un tel essor de la violence ? L’exploration de l’ensemble des hypothèses sort du champ de cet article. Tout au plus pourra-on remarquer que la fin de la dernière glaciation s’est accompagnée d’une réduction drastique des effectifs de l’espèce humaine, sans doute passée bien près de l’extinction[22]. Il est possible qu’une sélection naturelle en contexte d’extrêmes tensions climatiques et alimentaires ait favorisé en même temps une solidarité interpersonnelle de groupe très forte, mais aussi les groupes d’individus plus violents que d’autres, contribuant à ancrer dans la culture des groupes humains l’idée que la survie pouvait être dépendante de la violence en situation extrêmes et initié une dynamique de la banalisation de la violence. De même, la théorie « territoriale » attribue à l’augmentation de la population l’expression violente de la conscience territoriale chez les hominidés qui, auparavant, ne s’exprimait que rarement avec violence vu la faiblesse de leur densité. Dans cette hypothèse, la sédentarité et l’agriculture ne causeraient pas la violence par la propriété ou le changement des modes de production, mais par une proximité interpersonnelle de groupes humains[23]. De nombreuses autres hypothèses sont convoquées, telles que la compétition pour les femmes à des fins reproductives, l’amélioration de l’armement qui diminue le risque du meurtre grâce à l’arc, permettant de « tuer sans danger », les crises climatiques ou encore des facteurs génétiques. Dans tous les cas, ces interactions profondes entre nature et culture doivent nous faire sortir des deux extrêmes qui consistent à croire que la biologie explique tout, ou au contraire qu’elle ne compte pour rien au regard de la culture et des phénomènes socialement construits. Les approches actuelles les plus stimulantes tendent à combiner théories évolutionnistes (biologiques), les perspectives constructivistes et les facteurs environnementaux, pour expliquer les modes d’expression de la violence dans les groupes humains. Nous sommes des animaux. Nous sommes civilisés. Nous vivons dans un biotope avec lequel nous interagissons. Impossible de n’oublier aucun de ces trois aspects[24].

La période néolithique est donc, indubitablement, celle du grand essor de la guerre, des sépultures de masse et d’une violence dont l’archéologie souligne les taux proprement ahurissants. Il faut également remarquer que la violence au néolithique fut un phénomène mondial, qui ne se limita ni au « croissant fertile » du Proche-Orient, ni aux sociétés sédentaires, mais concerna nomades comme sédentaires, chasseurs cueilleurs comme éleveurs, agriculteurs ou pêcheurs. Partout, à l’échelle du globe, l’homme moderne s’est engagé dans une dynamique du massacre. La part des restes humains ayant été victimes de violence physique peut ainsi atteindre 60% ses corps trouvés dans les sites fouillés, avec une médiane autour de 15%, ce qui donnerait un taux d’homicide de 15 000 pour 100 000 (voir graphique ci-dessous).

Bien entendu, on pourra toujours objecter que les résultats de ces fouilles sont partiels, qu’ils concernent des sites consacrés spécifiquement à l’inhumation post-combat et que les « autres » morts non violentes étaient enterrés « ailleurs » ou de manière plus dispersée, rendant leur découverte plus difficile. Mais d’une part la présence substantielle de corps sans dégâts corporels visibles tend à infirmer cette hypothèse en partie.

D’autre part, les constats de taux de violence dans les sociétés non-étatiques plus modernes sont assez concordants avec ces niveaux de violence. Loin de l’idée d’une société primitive non violente et qui aurait pratiqué une violence « rituelle et symbolique » comme l’anthropologie a cru le comprendre au XXe siècle, il semble que l’Etat soit loin d’avoir le monopole de la violence extrême dans l’histoire humaine. Les taux de mortalité constatés n’atteignent bien entendu pas 15 000 pour 100 000, mais sont plutôt proches de 500 pour 100 000 (soit, rappelons-le, plus de deux fois le taux de morts violentes de la Syrie en 2017). Par opposition, il semble que les sociétés étatiques aient été les « grandes pacificatrices » en termes de mort violente (qu’elles soient européennes ou non), même si, bien entendu, on pourra objecter que d’autres formes de violences sociale et de domination leur sont attribuables, ce qui sort du champ de l’article. Il faut noter également que les aspects « coloniaux » de la violence ne sont pas pris en compte dans ces champs d’étude, qui concernent typiquement les populations métropolitaines des Etats étudiés. Or, un clivage historique s’est développé entre « contrôle de la violence » entre Etats développant des systèmes politiques proches (même non démocratiques) et « violence plus libre », vis-à-vis des territoires et des peuples soumis à des schémas d’expansion coloniale. Loin de se limiter à l’Europe – qui en a été l’illustration la plus globale et récente – ces phénomènes coloniaux présentent des similitudes marquées mises en évidence par l’histoire comparée, entre expansions coloniales européennes et non-européennes (exemples des pratiques coloniales Manchoues et Vietnamiennes notamment)[25].

Dans tous les cas, l’explosion de la violence au néolithique n’est pas contestée. Ce qui est plutôt nouveau, c’est sa généralisation à l’ensemble du globe par les constats archéologiques modernes. Ainsi, on a mis en évidence un contexte de violence généralisée dans le nord-est de l’Australie actuelle, entre -8000 et -4000, avec des violences interpersonnelles et des violences de groupe, le tout dans un contexte de changement climatique marqué[26]. A partir de l’âge du bronze (environ -3500), l’homme commence à raser des villes entières, arrivant à une systématisation de la guerre, de l’esclavage et de la destruction de l’adversaire[27]. Il faut l’admettre, la sédentarisation et l’agriculture, les crises climatiques et l’augmentation de la démographie, l’élevage et la métallurgie furent autant de « moments » qui accompagnèrent l’essor de la guerre et de la violence au sein de notre espèce, sans qu’il soit toujours facile d’établir des liens de cause à effet, de dire si l’épée cause la guerre, ou si la guerre incite à créer l’épée. On le verra en conclusion, seules les séries longues sur les changements climatiques semblent indiquer une corrélation forte, même si elle a ses limites non déterministes.

Enfin, surtout, heureusement, depuis ce « pic néolithique », la tendance longue est, malgré les vicissitudes de l’histoire et des reflux non linéaires, celle d’une lente décrue qui nous amène à l’état de violence dans le monde tel que présenté au début de l’article, qui a atteint un point historiquement faible.

 

La (trop) longue marche (pleine d’embuches) vers la paix moindre violence – « guerriers et meurtriers »

L’histoire des sociétés humaines, de l’antiquité à nos jours, est marquée par la prévalence de la guerre, comme phénomène universel, récurrent et transformatif pour les sociétés. Aux côtés de la guerre, plus ou moins formelle, l’homicide a continué d’être courant dans les sociétés anciennes, avec des distinctions juridiques et sociales plus ou moins formelles, selon qu’il s’agissait d’infanticide, de féminicide, d’esclavicide ou autre. L’essor des sociétés patriarcales a fait qu’il a d’abord été anormal de se tuer « entre hommes patriciens », mais l’idée universelle de l’anormalité du meurtre a fini par s’imposer au fil des siècles.

Les remarquables progrès de l’histoire comparée et de l’archéologie ont permis une mise en perspective des guerres dans l’histoire humaine et de leur impact démographique. L’idée que la guerre « meurtrière et dévastatrice » serait un avatar de la civilisation occidentale s’opposant à une forme plus « rituelle et symbolique » de la violence dans d’autres civilisations a été sévèrement réfutée. 15 des 25 conflits les plus meurtriers au cours de l’histoire se sont déroulés dans des contextes n’impliquant aucune nation « occidentale » et la litanie des guerres s’est faite sentir sur tous les continents, dans tous les siècles, avec des taux de pertes humaines très variables[28]. Bien entendu, plus on recule dans le temps, moins la précision des pertes enregistrées et la connaissance des effectifs des populations concernées sont fiables. Il faut donc plutôt voir ces séries comme des « grandes tendances » que comme un genre de concours macabre de ce que les Britanniques nomment depuis la fin du XVIIIe siècle « the butcher’s bill », la note du boucher. Les ordres de grandeur permettent par exemple de se souvenir que la quarantaine (approximative) de millions de morts des guerres de « Genghis Khan » et de l’Empire mongol représentèrent une saignée d’environ 10% de l’humanité d’alors (10 000 pour 100 000)[29].

Il faut souligner que chaque « civilisation », tribale ou étatique, étendue ou ponctuelle, durable ou fugace, semble avoir mis en place des mécanismes d’encadrement de la violence interpersonnelle, civile ou en guerre. De Sparte aux Trois royaumes, des Mayas à Charlemagne, l’histoire humaine est celle de groupes sociaux édictant des lois ou mettant en place des schémas de fidélités pour, selon le mot du juriste Alain Supiot, « métaboliser les ressources de la violence »[30]. L’émergence de « castes » guerrières spécialisées sur l’ensemble du globe, en lien avec la nécessité physique d’un entrainement poussé pour maîtriser les armes issues de la métallurgie, l’équitation, les armes de jet ou les techniques de combat individuelles et collectives, a été un fait anthropologique marquant. Dans beaucoup de civilisations, la figure du « guerrier », individu voué de manière normale à l’exercice de la violence s’est ainsi progressivement séparée de celle du « meurtrier », individu qui donne la mort en dehors d’une certaine normalité admise par la loi ou la coutume. En ritualisant et surtout en spécialisant la violence, bien avant l’idée de « guerre juste » chère à l’Occident, les sociétés humaines ont distingué la « mort légitime » de la « mort illégitime », le guerrier du meurtrier.

L’évolution de la violence, civile ou en guerre, commence à être assez bien appréhendée à partir du XIVe siècle : d’une part les sépultures sont mieux préservées et d’autre part les sources textuelles, directes et indirectes, permettent de mieux cerner les aspects quantitatifs et qualitatifs de la violence. On a ainsi construit un panorama des conflits depuis 1400. Les travaux de séries longues compilés par Max Roser montrent l’importance axiale de deux conflits : la Guerre de Trente Ans et les deux conflits mondiaux. Ces évènements, séparés de près de quatre siècles, ont néanmoins constitué des tournants et, dans un cas comme dans l’autre, les effets de leur « après-guerre » se font encore sentir dans l’organisation du monde contemporain, de l’invention de « l’ordre westphalien » à celui des « Nations unies ».

Pour bien comprendre l’importance de ces deux cycles de conflit, il faut paradoxalement s’intéresser à l’évolution de la mort hors-conflit, spécifiquement en Europe, et analyser la façon dont les organisations politiques d’Europe occidentale ont mis en place, de crise en guerre, des systèmes d’encadrement de la violence individuelle et collective, religieux puis laïcs, féodaux puis fondés sur le gouvernement par les lois.

Imprimerie ou gouvernement par les lois ? Le paradoxe européen de la violence

La situation de l’Europe occidentale est propice en termes d’archives. Elle permet de comprendre et d’analyser les tendances des homicides, donc de la « violence en temps de paix », depuis le moyen-âge, avec un degré de précision acceptable, ce qui n’est pas le cas de manière aussi évidente pour les autres périodes et zones géographiques.

On constate l’amorce d’un déclin des homicides dès le XIVe siècle, qui est généralisé pour les pays d’Europe occidentale, ceux qui ont un héritage commun de tradition juridique romano-canoniste, plus ou moins basé sur le double apport du droit canonique d’inspiration chrétienne et du droit romain (notamment du Digeste de Justinien). Il faut souligner que le moyen-âge européen n’était pas une période « sans foi ni loi », au contraire. L’ordre juridique était assez strict, pluriel, négocié et les contre-pouvoirs nombreux. La conscience commune d’appartenance à la « chrétienté » et le rôle de l’Eglise catholique romaine comme « prêteur de morale en dernier ressort » (pour reprendre une métaphore de banque centrale) ont accompagné à la fois l’encadrement des pratiques commerciales et celle de la violence. Comme l’a remarqué Alain Supiot, « C’est parce qu’ils croyaient tous en Dieu et dans la force obligatoire de la parole donnée que les marchands médiévaux furent en mesure d’inventer la plupart des outils juridiques du capitalisme, tels le trust, la lettre de change, la comptabilité, mais aussi et avant tout le consensualisme contractuel »[31]. Dans le même temps, les mouvements de « paix de Dieu » et l’encadrement par la Papauté des formes légitimes de conflit « inventaient » un contrôle multilatéral de la violence au sein de la chrétienté, avec son corollaire, l’exportation plus libre de la violence « hors de la chrétienté ». Dans cet espace occidental se mettent en place des institutions dont le caractère féodal est marqué. L’ordre seigneurial reste fort jusqu’aux crises protéiformes du XIVe siècle. Il faut également noter un paradoxe : les mauvaises récoltes, crises frumentaires et économiques commencent dès le début du XIVe siècle. La peste noire vient, vers 1340, faucher entre un tiers et un quart de la population. Pourtant, les institutions civiles « tiennent » et le taux d’homicide continue de baisser, loin de l’image qu’on peut avoir de l’anarchie liée à la pandémie. Au début du XVe siècle, la baisse du taux d’homicide est marquée partout, sauf en Italie, patrie de Pétrarque, de Dante et de Boccace, en proie à une instabilité politique majeure.

Ce point est important. Longtemps, l’école « positiviste » (et souvent « hobbesienne ») a attribué à l’imprimerie et au développement de l’alphabétisation un rôle clef dans l’affaiblissement de la violence. Le développement de la « pensée abstraite » aurait eu pour conséquence de développer la capacité de chacun à faire preuve d’empathie et à limiter ses « instincts violents ». Or cette hypothèse ne résiste pas aux constats : alors que la « Renaissance » humaniste prend son essor en Italie et que l’imprimerie commence à se diffuser à partir de 1450, la baisse de la violence est déjà très amorcée. Lorsque le taux d’alphabétisation « décolle » en Europe, après 1550, la violence s’est déjà réduite considérablement, le taux d’homicide ayant diminué de moitié en un siècle et demi. Cette diminution, finalement, a peut-être permis l’alphabétisation plus que l’inverse. En tous cas, le lien de cause à effet du livre contre le meurtre ne tient pas. Tout au plus a-t-on constaté une corrélation forte entre l’atteinte d’un certain niveau d’alphabétisation des hommes et le déclenchement de soulèvements de remise en cause d’un ordre politique non démocratique[32]. Cela ne veut pas dire que l’alphabétisation n’a pas d’effets positifs dans le recul de la violence : à tout le moins peut-on penser qu’elle a un effet procyclique.

Plus probablement, c’est la longue mise en place d’un « gouvernement par les lois » qui est sans doute à la source de la réduction de la violence, avec cette spécificité européenne issue de la réforme grégorienne qui consiste à soumettre, de manière ordinaire (hors temps de guerre), le « Prince », quel qu’il soit, à la loi commune C’est peut-être là ce qui fonde « l’Occident » (que l’on cherche en vain en secouant les racines de telle ou telle motte religieuse ou culturelle), un ordre juridique issu de stratifications multiples, mais qui diffère fondamentalement de celui de l’Europe orientale de tradition byzantine ou d’autres zones géographiques. Dans tous les cas, les hommes se dotent de lois, mais il n’y a qu’en Europe occidentale que l’idée s’impose qu’elles doivent être dans une large mesure assez fixes, connues, publiques, et s’appliquer à tous (même de manière inégale), y compris au souverain. . La loi n’est ainsi plus l’instrument du pouvoir souverain, mais son élément constitutif[33]. La tradition des cours de justice et parlements condamnant les monarques est la marque d’une société qui accepte de borner la violence, que cela soit pour celui qui est censé détenir son pouvoir de droit divin ou par l’élection au suffrage plus ou moins universel.

Or, la réforme protestante vint, à partir de 1520, perturber cette édification en cours, tout en étant un des avatars inévitables de l’alphabétisation. Malgré la dissociation par la réforme grégorienne des autorités temporelles et spirituelles, l’affaiblissement de la « conscience commune » d’une religion unique et donc d’une hétéronomie partagée a débouché sur des épisodes d’une violence civile inouïe. En France, l’impact démographique des guerres de religions, de 1562 à 1598, est évalué à deux à trois millions de morts. Soit plus du double de la Première guerre mondiale, pour une population deux fois inférieure[34]. L’affrontement religieux en Europe culmine avec la Guerre de Trente ans. Même si les causes profondes n’étaient pas religieuses – du désir d’affirmation du pouvoir autrichien sur les Etats allemands à la lutte de la France contre l’Espagne toutes deux catholiques – il faut admettre que la cristallisation religieuse du conflit, mais aussi l’importance des opérateurs privés de la violence armée (compagnies mercenaires) mirent en échec les appareils de contrôle de la violence individuelle et collective issus de la période médiévale et ceux de la rule of law en gestation qui, dans un cas comme dans l’autre, reposaient sur une hétéronomie commune, un « sacré chrétien unique »..

Le traité de Westphalie est signé en 1648, sur les ruines des Etats allemands. Huit millions de morts, des ravages d’une sauvagerie inouïe, des villes entières rasées pour plusieurs siècles, des comportements d’une barbarie indicible, hélas confirmée par l’archéologie et, au bout du compte, la faillite de ce « référentiel commun » de la chrétienté[35]. A plus d’un titre, il y a un parallèle flagrant avec la Charte des Nations unies de 1945 : un « sursaut au bord de l’abime » de la part de sociétés épuisées matériellement et épouvantées moralement, qui tente de répondre à la question cruciale : comment cohabiter sans accord ni sur le système politique, ni sur la religion, et en admettant que l’hégémonie est impossible ? Comment construire la paix, quand on ne « prie plus dans la même église » ? Les traités de 1648, en plaçant l’Etat au centre des relations internationales, en inventant une diplomatie permanente, en faisant reculer les « opérateurs non-étatiques » de la violence, en admettant non seulement l’impossibilité, mais aussi l’iniquité d’une hégémonie, mirent en place une première ébauche de régulation des relations entre puissances en dehors de tout cadre religieux, fondé sur un dialogue permanent et sur un encadrement de la guerre aux fins de préserver sinon la paix, au moins un certain équilibre en Europe[36].

Le paradoxe du succès des approches européennes dans le contrôle domestique de la violence et dans l’encadrement des formes de la guerre autour d’un « ordre » des puissances entre Etats souverains est l’exportation hors de l’Europe, par l’expansion coloniale, d’une violence ahurissante et dont il est encore difficile d’évaluer l’ampleur. Ainsi, la dépopulation des Amériques, principalement par les conquérants ibériques, a entrainé la mort de 40 à 60 millions de personnes sur un total évalué de 75 à 100 millions d’individus[37]. Cette dépopulation massive, il faut le souligner, a tout de même été largement causée par des épidémies de maladies européennes inconnues des populations d’Amérique, notamment la variole. Même si les Européens étaient arrivés animés de sentiments bienveillants, il en aurait tout de même résulté une hécatombe. Mais l’impact de l’invasion et de l’épidémie se sont combinés dans une synergie macabre illustrant la pertinence de la métaphore des cavaliers de l’apocalypse et qui ont abouti à la « prise » des Amériques par les Européens après leur dépeuplement, ce qui constitue sans doute la plus grande transformation économique, politique, anthropologique et même climatique du deuxième millénaire.

Le système westphalien d’équilibre des puissances était, à terme, porteur d’une dissonance cognitive insupportable pour les sociétés humaines. L’expansion européenne dans le monde s’accélérant au XIXe siècle, c’est l’ensemble du globe qui fut à la fois confronté aux systèmes juridiques européens et à l’iniquité d’un ordre colonial dédié à l’extraction de ressources.

 

La tourmente des guerres mondiales – la mort par l’industrie et l’industrie de la mort

Le XXe siècle se caractérise par ces deux tournants : d’une part, la « mort par l’industrie ». Les deux conflits mondiaux, et leurs prémices industriels (seconde guerre des Boers, guerre russo-japonaise de 1905, guerres des Balkans, guerre italo-turque de 1912), virent la convergence du formidable essor technologique et industriel des deux-cent années précédentes, associé à l’ampleur des armées de conscription mobilisables par les Etats modernes et dirigées par d’amples systèmes bureaucratiques disposant de moyens de communication et de transports alliant capacité, allonge et rapidité. La conséquence fut une « industrialisation » de la mort et des conflits qui amena des taux de pertes et des souffrances pour les populations civiles inédits. Ces deux guerres mondiales peuvent être englobées comme une seule grande « conflagration » formant une nouvelle « guerre de trente ans » (surtout si l’on tient compte des crises de la décomposition de l’empire russe et du Proche-Orient, puis des conflits en Asie – la guerre ne cesse vraiment qu’entre 1923, voire 1927 et 1932). Débordant dans un monde au centre duquel les Européens s’étaient installés par la force, ce cycle de conflit vit notre espèce mettre en œuvre des méthodes et des armes qui transfigurèrent radicalement la guerre. Comme l’a résumé Trevor Dupuy, la « capacité horaire de tuer » (voir graphique) était restée assez stable, autour de 100 personnes par heure et par arme, depuis le moyen-âge. Elle évolua entre 1550 et 1900 de 100 à 10 000 personnes par heure, pour atteindre 100 millions de victimes potentielles par heure en 1952 (explosion de la première arme thermonucléaire)[38].

De fait, les pertes humaines des deux conflits mondiaux atteignirent des niveaux jamais connus auparavant, tant en pertes brutes (ce qui pourrait s’expliquer par l’augmentation de la population), mais aussi en proportion des populations, revenant à des taux de mortalité en situation de guerre oubliés depuis la Guerre de Trente ans (ou même le néolithique).

En outre, le XXe siècle se caractérise par une « industrie de la mort », mise en place au nom d’idéologies qui prétendirent sortir du dilemme historique de l’organisation des sociétés humaines en s’appuyant sur une approche « scientiste », basée sur un déterminisme racial (nazisme) ou historique (marxisme). Le totalitarisme, qui rappelons-le ne se caractérise pas par une « interdiction de penser », mais plutôt par une « injonction à penser », a créé une industrie de la mort proprement hallucinante, faisant de l’autre non plus un adversaire « digne » de haine, mais un objet, une question de « processus » à traiter par élimination, pour des raisons de « race » ou de « classe ». La trop longue liste des génocides du XXe siècle est là pour nous montrer que, de la machette au Zyklon B, de la famine organisée aux camps de la mort, le siècle précédent fut bien celui de tous les superlatifs de la terreur. Ces souffrances titanesques doivent interpeller notre mémoire lorsque, comme cela était rappelé en introduction, certains acteurs qualifient les crises humanitaires du XXIe siècle de phénomènes « sans précédent ». Sans précédent pour qui ? Pour quoi ? Pour l’humanité ? Pour ces acteurs ? On ne peut pas douter de la sincérité des hommes et des femmes qui œuvrent sur le terrain chaque jour pour sauver des vies et aider leur prochain. Et il est compréhensible que le recours aux superlatifs soit un moyen de mobiliser consciences et dons. Quelle serait notre réaction si on nous présentait la situation au Yémen comme une « crise se situant dans la moyenne basse des crises humanitaires des 150 ans écoulés » ? Le constat d’une situation globale qui s’améliore sur le long terme ne doit jamais être un prétexte à l’inaction ou à la minimisation des souffrances. Simplement, il faut garder ce fait à l’esprit : l’humanité a connu dans la première moitié du siècle précédent un « pic de souffrances » par la violence armée absolument ahurissant, réellement « sans précédent », par son ampleur (la mort par l’industrie) mais aussi – surtout – par son intention (l’industrie de la mort). Il a démontré que la « longue marche » vers la pacification des sociétés humaines, malgré son caractère tendanciel, n’était ni définitif, ni irréversible.

Et pourtant, il marqua, après 1945, le grand tournant de la baisse contemporaine de la violence mondiale.

 

Le « sursaut au bord de l’abime » – le monde d’après (1945)

C’est ainsi que l’on pourrait nommer le corpus normatif issu des années 1944-1946. De la Déclaration de Philadelphie qui rappelait que la paix durable est impossible dans la justice sociale à la Charte des Nations Unies qui se donne pour ambition de maintenir la paix et la sécurité partout sur la planète, notre espèce s’est embarquée, comme par effroi, dans une expérience inédite de contrôle de la violence collective. Bien entendu, la litanie des reproches aux institutions internationales, ONU en tête, est chaque jour allongée de volumes qui regrettent leur inefficacité face aux souffrances du monde. Mais quand même : depuis les 10 000 ans que la guerre est devenue, comme on l’a montré plus haut, un « sport de notre espèce » dans lequel nous avons fait de macabres progrès, nous n’en sommes même pas à un siècle de « tentative globale de contrôle » du phénomène. Remise ainsi en perspective, l’expérience de l’ONU, même adjointe de celle de la Société des Nations, apparait comme un bien timide balbutiement, un bref commencement.

Ce qui fait la proximité de cette tentative (que les libéraux et les réalistes nous pardonnent) avec le traité de Westphalie, c’est la proximité de la question sous-jacente : comment organiser la paix et la sécurité entre nations qui ne sont d’accord ni sur la politique, ni sur l’économie, ni sur la religion ? L’effroi du sac de Magdebourg en 1631 renvoie aux cendres d’Hiroshima. Dès lors qu’on a admis qu’il n’y a pas de « loi naturelle » pouvant organiser, partout et pour toujours, les sociétés humaines et qu’on n’avait pas d’hétéronomie commune, l’idée socle de 1945 est de constituer, à l’échelle planétaire, un « référentiel moral commun de dernier ressort » apte à nous « tirer du marais par nos propres cheveux » pour reprendre la métaphore du Baron de Münchhausen, sous la forme de l’idée d’humanité (empruntée à la « religion de l’humanité » d’Auguste Comte) et celles, consubstantielles, de dignité de la personne humaine et de souveraineté des Etats, cette dernière à peine tempérée par la promesse du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’humanité comme référentiel commun et un projet de sécurité collective aussitôt écorné par la Guerre froide, telle était le sursaut, l’enthousiasme vite douché par l’échec de la Charte de La Havane de 1948 qui avait tenté de mettre en place une Organisation Internationale du Commerce intégrée à l’ONU. Mais le germe, quand même, de cette expérience inédite portait – enfin – la promesse d’un universalisme réel, s’appliquant partout, pour tous, et pas seulement « entre Européens ». La décolonisation était sa conséquence logique, irréfragable.

Si l’immédiat après-guerre fut marqué par les guerres de cette inéluctable décolonisation du monde, par la fin de la « mondialisation contrôlée par l’Europe » et par le début de la clarification de la dissonance cognitive induite par la rule of law européenne et l’idée même de colonie, la période qui va de 1970 à nos jours fut  marquée par un double paradoxe en termes de violence : celle d’une « bonne santé » de la guerre en tant que phénomène social, associée à la diminution constante de la létalité des conflits. On fait de plus en plus la guerre, mais en tuant de moins en moins de monde.

Deux graphiques sont à confronter : d’une part les pertes humaines liées à la guerre depuis 1945 et d’autre part le nombre de conflits actifs sur la même période (NdA : le pic jaune sur le graphique de gauche correspond au génocide des Tutsi au Rwanda).

Alors qu’en 1946 on comptait une quinzaine de conflits actifs (mais qui causaient la mort de plus de 400 000 personnes par an), on atteint aujourd’hui plus de 50 conflits actifs, mais dont les pertes annuelles se sont divisées par 4, atteignant comme on l’a vu environ 100 000 morts par an.

De fait, la léthalité des conflits a considérablement baissé. Plusieurs explications à cela. Les cyniques diront que la guerre entre grandes puissances est devenue trop « couteuse et risquée », mettant en jeu non pas la prospérité ou l’honneur, mais bien la survie elle-même des nations qui s’y engageraient. C’est d’autant plus vrai depuis l’irruption de l’arme nucléaire dans le « jeu » des relations internationales. S’affrontrer avec la même férocité qu’entre 1939 et 1945 est devenu une folie qui fait reculer les dirigeants des grandes puissances les plus acharnés. Les libéraux diront que le nombre des démocraties augmantant, la probabilité de conflits diminue, celles-ci étaient réputées ne « pas se faire la guerre » (ce qui n’est pas vraiment vrai). Les néo-libéraux diront que, depuis nottament l’essort de la nouvelle mondialisation en 2000, il n’a jamais été aussi peu rentable de « prendre par la force » et aussi rentable d’acheter. Le pillage, « jeu à somme nulle » est ainsi dévalorisé contre l’échange, « mutuellement profitable ». Bien entendu cette théorie du « doux commerce » ne semble jamais avoir lu ni Adam Smith ni Montesquieu dans le détails, qui préssentaient bien l’un comme l’autre (et on pourrait dire « depuis Solon en passant par Jefferson ») les risques d’un système d’échanges qui serait « trop » libéral et ferait fi de la justice sociale et des inégalités (sans parler de ses dégats sur l’environnement).

Qu’elle soit causée par la retenue liée à la dissuasion, par le manque d’intérêt perçu par les élites pour la guerre, par la dévalorisation du fait guerrier dans les classes sociales qui en tiraient naguère leur prestige, par la montée de la civilisation des loisirs, par l’amélioration des conditions de vie, par l’essor du commerce, ou par le recul général du seuil d’acceptabilité de la violence dans le cadre du développement d’une société humaine plus émancipée, il faut l’admettre : la violence recule et pourtant, la guerre se porte bien, essentiellement du fait de guerres civiles.

Au fond, ce XXIe siècle semble nous transformer en une de ces sociétés « primitives » idéalisées par les anthropologues du XXe siècle (ou mise en scène par Frank Herbert dans le futur de Dune) : une société dans laquelle la guerre reste un phénomène de fixation des conflits, ritualisé, fréquent, hautement symbolique, structurant pour les sociétés humaines, dans lequel s’exprime une violence physique réelle, mais limitée, contingentée, sans impact menaçant pour la démographie ou la trajectoire durable des sociétés. Cette vision, un peu optimiste, pourrait presque nous faire oublier que la « bonne santé » de la guerre se fonde surtout sans doute sur notre incapacité collective et planétaire à « terminer » les conflits. De Gaza à Sarajevo, nous sommes devenus une espèce douée pour « limiter » les débordements de la guerre, pour « figer » les situations, sans pouvoir les corriger. Et l’épisode du Haut Karabakh ou la victoire « à l’usure » des Talibans en Afghanistan sont là pour nous montrer que, parfois, la violence est un moyen de sortir du statut quo plus « efficace » pour certaines parties prenantes que la diplomatie.

 

Conclusion – quels scénarios pour le siècle en cours : le climat, « juge de guerre et paix ? »

Le Small Arms Survey, dans son rapport prospectif pour la période 2019-2030, pronostiquait trois scénarios possibles d’évolution de la violence armée[39]. Un scénario médian (deadly) business as usual, qui nous amènerait à 660 000 morts par an en 2030, un scénario optimiste de réduction de la violence et des conflits armés qui nous amènerait à 430 000 morts par an (30% de diminution de la violence, bien plus au regard de la démographie) et un scénario « noir » à 938 000 morts par an.

Mais, au final, même le scénario noir peut sembler très « optimiste ». Il considère que, mutatis mutandis, notre espèce va continuer à pouvoir « métaboliser les ressources de la violence » avec un haut niveau de contrôle. C’est un peu le triomphe annoncé de l’école libérale, qui voudrait à la fois que les sociétés civiles ne puissent plus voir leur taux de violence s’envoler, que la démocratie et le marché aplanissent tous les problèmes et que les guerres longues et de haute intensité entre les grandes puissantes soient devenues impossibles.

C’est à ce stade que les adeptes de la « collapsologie » arrivent avec leur argument massue sur l’influence du climat sur les sociétés humaines.

De fait, les études historiques ont, depuis vingt ans, introduit une somme considérable de connaissances sur l’influence du climat et de ses fluctuations sur les sociétés humaines en général et sur la conflictualité et la violence en particulier. Mais l’accumulation de ces connaissances conduit plutôt le lecteur critique à faire preuve de prudence. Le déterminisme en la matière n’existe pas. Ce que nous dit l’histoire des conflits, c’est qu’une crise climatique est porteuse de tensions plus ou moins extrêmes, selon son ampleur et sa durée, mais que la réponse des sociétés humaines, de l’immobilisme à la résilience en passant par l’innovation, la migration, la guerre civile ou l’invasion du voisin est toujours étroitement liée à des facteurs socio-culturels complexes.

Dans le champ des « corrélations fortes », l’étude de long terme de la conflictualité et du climat en Chine entre les Xe et XXe montre une relation entre les pics de « guerres longues » et les refroidissements climatiques majeurs[40]. Toutefois, il faut noter que cette corrélation n’est pas stricte ni évidente à l’échelle de la planète : alors que l’invasion Manchoue de la Chine débute en 1644, en plein épisode de « refroidissement », l’Europe est de son côté en train de sortir d’un cycle de violence exacerbée de près d’un siècle sur son sol. De même, la grande crise des Taipings au milieu du XIXe siècle (1851-1864) survient alors que le continent européen connait une relative période de stabilité avec une limitation des conflits en ampleur et en durée après le cycle guerrier « 1789-1815 ». La guerre de Crimée, bien que couteuse en vies et en moyens, ne dégénéra pas en conflagration européenne. La longue série chinoise montre que la guerre est deux fois plus probable en période de refroidissement marqué. Doubler une probabilité est très significatif, mais cela ne crée pas non plus un déterminisme mécanique.

Il faut surtout souligner que la corrélation – forte – entre guerre et climat, qui caractérise les sociétés préindustrielles, diminue avec la première révolution industrielle. C’est particulièrement vrai pour l’Europe. L’étude transverse qui a concerné le vieux continent montre que la relation « climat / guerre » n’est aussi stricte que dans le cas chinois et, surtout, qu’elle tend à s’affaiblir avec le développement de la société industrielle[41]. Et ce, d’autant que la corrélation n’existe pas avec la courbe des homicides, pas vraiment « gênée » dans sa baisse par le climat. Enfin, comme disent les financiers, « les performances passées ne préjugent pas des performances futures ». Ce qui a été vrai dans le passé (une corrélation assez forte dans des sociétés d’ancien régime socio-politique entre refroidissement/assèchement climatique et guerres) n’est pas forcément éclairant pour le futur (un réchauffement climatique frappant une civilisation globalisée, thermo-industrielle mais dans laquelle le gouvernement par les lois a fait quelques progrès).

Les systèmes de gouvernement et les organisations sociales restent plus déterminants que les phénomènes climatiques. Et pas toujours pour le meilleur d’ailleurs. Ainsi, on a montré que l’épidémie de peste (Yersinia pestis) qui frappe le monde méditerranéen au VIe siècle (peste dite « justinienne ») a été facilitée (voire causée) par des évènements climatiques majeurs lié à une intense activité volcanique qui avait également fait s’effondrer les rendements agricoles. Pour autant, c’est la remarquable capacité impériale à concentrer le grain pour amortir les risques de famine qui a facilité le transport du bacille, par les puces d’un rat noir assez casanier, mais amateur de céréales : l’enfer, pavé de bonnes intentions[42]. Quelques siècles plus tard, l’année 1816 « sans été » entraina (encore par suite d’une activité volcanique – éruption du Tambora) des famines et des mauvaises récoltes de manière généralisée, mais sans allumer de foyers de guerre généralisée. L’Europe qui sortait d’un quart de siècle d’affrontements éminemment politiques n’aspirait qu’à la paix, tandis que malgré famines et désertions militaires, l’empire chinois ne vacilla pas.

Les exemples et contre-exemples de violence provoquée ou concomitante ou suivant un épisode de changement climatique plus ou moins brutal abondent. Rome ? Les Mayas ? Dans le premier cas, la « transformation » de l’Empire romain dure plusieurs siècles, sans que les contemporains ne soient toujours bien conscients d’une « chute ». Et la partie orientale se maintient encore 1000 ans. En tous cas, la décroissance de l’emprise romaine sur la Méditerranée et le démembrement de l’organisation impériale occidentale (sans pour autant disparition des cadres locaux d’exercice du pouvoir) a été au carrefour multifactoriel de transformations sociales endogènes ou exogènes, de facteurs climatiques et environnementaux, d’aspects sanitaires ou urbanistiques, culturels, militaires, religieux, juridiques… Sans qu’il soit possible de pointer « une » cause comme ayant « causé la chute de Rome »[43]. S’agissant des Mayas, qu’on a pu présenter comme une peuplade « pacifique » que le changement climatique lié à la déforestation aurait entrainés dans un cycle de « guerres totales » ayant précipité son anéantissement, les découvertes archéologiques ont permis de constater qu’ils n’étaient, en fait, nullement pacifiques avant la crise climatique et que leur appétence pour la guerre totale était bien antérieure[44].

La conclusion est qu’il est difficile de lire, surtout à la période contemporaine, et à fortiori pour l’avenir, un déterminisme strict de l’influence du climat sur la guerre. Tout comme il est difficile de lire un déterminisme biologique dans les comportements de notre espèce, ce qui nous renvoie au point cité plus haut. Si le XXe siècle fut marqué par le débat « Hobbes contre Rousseau » sur la nature plus ou moins pacifique de l’homme, le XXIe siècle sera sans doute marqué par la question du « déterminisme climatique » de la guerre. Il faut l’admettre : le climat a un impact large sur l’ensemble de la société, mettant en tensions, exacerbant, révélant, transformant, mais sans doute sans causer de manière « mécanique » la guerre et sans grande influence sur l’homicide. Ceci, sans qu’on puisse nier que la crise climatique ne puisse « augmenter la probabilité » de conflit, ce qui mettra les mécanismes collectifs et individuels de contrôle de la violence à plus rude épreuve. Jusqu’en 2030, il est probable que le SIPRI voit juste : l’ordre international tel qu’il se maintien, la capacité – avec à-coups et yoyo – du « système économique mondial » à fonctionner, l’abondance énergétique, les restes de stabilité climatique et une certaine retenue « par habitude ou dissuasion » des puissances nous garantira probablement une évolution limitée de la violence au niveau planétaire, entre des scénarios qui ne « changent pas grand-chose ». Même si le cas brésilien est là pour nous rappeler qu’un triplement soudain et durable des homicides est possible dans n’importe quel pays à la faveur de convergence de crises « humaines ». Toutefois, l’instabilité de toutes les variables évoquées rend incertain le milieu du siècle. Après 2030…

On l’aura compris, l’auteur ne croit guère aux causalités uniques ou aux déterminismes historiques. Nos sociétés sont le fruit de la sédimentation longue de siècles de pratiques sociales, culturelles, économiques et juridiques de notre espèce au sein de son environnement. Préserver la paix sera sans doute plus difficile entre 2030 et 2100 que cela ne l’a été entre 1990 et 2020. Mais au final, il faut peut-être sortir du débat entre réalisme, libéralisme et constructivisme, et tenter de réconcilier Hobbes et Rousseau : gardons l’effroi de la guerre comme un Léviathan et la dissuasion des armes que nous ne pouvons désinviter comme garanties d’une paix et d’une sécurité que l’on doit tenter de préserver d’abord par le gouvernement par les lois et par la coopération. N’oublions pas le constat de 1918 que la paix durable ne peut pas être préservée sans la justice sociale. N’abandonnons pas l’espoir que la guerre et la violence peuvent être « déconstruites » et, à défaut de disparaitre complètement, être durablement ramenées et maintenues à un niveau résiduel. Nous vivons un « étiage » de la violence dont le défaut est d’être assez mal réparti sur la planète. Les défis qui arrivent à l’horizon sont immenses, mais rien ne nous oblige mécaniquement à amorcer un nouveau « cycle » destructeur. Le désarmement de 90% des arsenaux nucléaires après la Guerre froide est là pour nous rappeler que, même en vivant pendant 40 ans avec la « quasi-certitude » de l’apocalypse imminente, l’humanité arrive parfois, par cynisme autant que par idéalisme, à reculer d’un pas au bord du gouffre.

[1] L. DAUPHANT : « Violences médiévales : introduction » ; Questes – Revue pluridisciplinaire d’études médiévales, 14, 2008, pp. 3-7. https://doi.org/10.4000/questes.349

[2] ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE, « Définir la violence », Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, 2002, 404 pages. https://www.who.int/

[3] La plupart des données sur les morts violentes proviennent du programme « Global Violent Death » du centre de recherche « Small Arms Survey ». https://www.smallarmssurvey.org/

[4] Note : l’exclusion du suicide est une habitude conventionnelle, même si elle peut faire débat au regard de la « violence » ou dans des contextes spécifiques (régulation de l’accès aux armes à feu). Il faut accepter dans les comparaisons un certain écart avec les sources archéologiques qui sont quant à elles parfois incapables de déterminer si une mort violente (ayant laissé des traces sur le squelette) est imputable à un suicide, ou même à un « accident violent ». A noter également que les statistiques ne prennent pas en compte les morts causées par les exécutions judiciaires dans les pays appliquant encore la peine capitale.

[5] Bureau of Justice Statistics : Women Offenders Special Report ; U.S. Department of Justice, décembre 1999, https://bjs.ojp.gov/

[6] Extrapolation d’après une étude australienne de 2018 qui indique que « les deux tiers des femmes ayant assassiné un conjoint étaient victimes de violences domestiques », à mettre en regard avec les quelques 43% de victimes étant des conjoints aux Etats-Unis (2/3 de 43% = 28%). Approximation sans doute très partielle, mais qui donne une « idée » de l’ampleur des violences domestiques dans les motivations féminines de l’homicide. J. Gilmore, « The truth about men and murder », The Sydney Morning Herald, 2 juin 2018.

[7] Note : au sens strict, la notion d’ALPC et celle « d’arme à feu » ne se recouvrent pas exactement. Les ALPC comprennent toutes les armes pouvant être « mises en œuvre sans véhicule par un ou deux hommes », du pistolet jusqu’au mortier de 81mm ou au missile antiaérien. Cependant, la part des armes à feu (pistolets, fusils et armes automatiques) est très prépondérante dans les morts par ALPC.

[8] Voir la synthèse sur le crime et la violence au Brésil : J. MURRAY et al. : « Crime and violence in Brazil : Systematic review of time trends, prevalence rates and risk factors » ; Aggression and Violent Behavior, 18 :5, 2013. https://doi.org/10.1016/j.avb.2013.07.003

[9] A. PRAGER et L. MARTIN : « Firearms exports to Brazil surge as gun ownership increases under Bolsonaro », The Guardian, 31 juillet 2020.

[10] Voir à ce sujet Laurent MUCCHIELLI : L’invention de la Violence, Fayard, Paris, 2011.

[11] Voir la synthèse de cette construction par Marylène PATOU-MATHIS : « Non, les hommes n’ont pas toujours fait la guerre », Le Monde Diplomatique, juillet 2015. https://www.monde-diplomatique.fr/

[12] C. L. GALLIEN : Homo. Histoire plurielle d’un genre très singulier ; Paris, PUF, 2002, 466 pages.

[13] Voir T. ALABI et al. : « Origine et évolution du cannibalisme dans les populations animales : pourquoi manger son semblable ? » ; Biotechnologie, Agronomie, Société et Environnement, 13:3, 2009.

[14] E. CARBONELL et al. : Cultural Cannibalism as a Paleoeconomic System in the European Lower Pleistocene ; Wenner-Green Foundation for Anthropological Research, 2010, DOI: 10.1086/653807.

[15] P. SPIKINS, H. RUTHERFORD & A. NEEDHAM : « From hominity to humanity : Compassion from the earliest archaic to modern humans », Time & Mind, 3 :3, Oxford, 2010.

[16] J. HAAS et M. PISCITELLI : « The Prehistory of Warfare – Misled by Ethnography », dans D. FRY (ed.) : War, Peace and Human Nature ; Oxford, Oxford UP, 2013, 582 pages, pp. 168-190.

[17] S. PINKER : « A History of Violence » ; Edge, 2011, https://www.edge.org/

[18] H. GOETTNER-ABENDROTH : Les sociétés matriarcales: Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde (trad.) ; Paris, Des Femmes – Antoinette Fouque, 2019, 570 pages.

[19] A. ZAZZO et al : «  Revisiting Jebel Sahaba: New Apatite Radiocarbon Dates for One of the Nile Valley’s Earliest Cemeteries » ; American Journal of Physical Anthropology Supplement, 56:68, 2013.

[20] Marylène PATOU-MATHIS : The origins of violence ; courrier de l’UNESCO, 2020. https://en.unesco.org/

[21] Marta MIRAZON LAHR : “Evidence of a prehistoric massacre extends the history of warfare” ; University of Cambridge, 2016. https://www.cam.ac.uk/

[22] C. MAREAN : « Le jour où l’humanité a failli disparaitre » ; Dossiers pour la Science, 94, 2017. https://www.pourlascience.fr/

[23] I.J.N. THORPE : “Anthropology, archaeology, and the origin of warfare” ; World Archeology, 35:1, 2003.

[24] A propos de cette approche, voir G. McCALL et N. SHIELDS : « Examining the evidence from small-scale societies and early prehistory and implications for modern theories of aggression and violence» ; Aggression and Violent Behavior, 13:1, 2008. https://doi.org/10.1016/J.AVB.2007.04.001

[25] Voir à ce propos Pierre SINGARAVELOU : « Colonisations », dans P. SINGARAVELOU (dir.) : Histoire du Monde au XIXe siècle ; Paris, Fayard, 2017, 718 pages, pp. 167-180.

[26] B. FERGUSON : « The causes and origins of primitive warfare, on evolved motivations for war », Anthropological Quarterly ; 73 :3, 2000. https://muse.jhu.edu/article/2060/pdf

[27] C. REICHEL : « Hamoukar 2005-2010, revisiting the origins of urbanism in Syria » ; Oriental Institute News & Notes, 211:4, Chicago, 2011.

[28] Il faut saluer l’œuvre de consolidation des données entreprises par les auteurs de la page Wikipedia sur le sujet : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_wars_by_death_toll#References

[29] M. WHITE : The Great Big Book of Horrible Things: The Definitive Chronicle of History’s 100 Worst Atrocities ; New York, Norton, 2011, 688 pages.

[30] A. SUPIOT : « Les figures de l’allégeance », Etat social et mondialisation : analyse juridique des solidarités, Paris, Collège de France, 2018. https://doi.org/10.4000/annuaire-cdf.13079

[31] A. SUPIOT : Alain Supiot, « État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités », L’annuaire du Collège de France, 117 | 2019, https://doi.org/10.4000/annuaire-cdf.14329

[32] Voir E. TODD ; « Stagnation éducative et pessimisme culturel », dans Après la Démocratie ; Paris, Gallimard, 2008, 260 pages, pp. 41-65.

[33] Voir A. SUPIOT ; La Gouvernance par les nombres, Cours au Collège de France (2012-2014) ; Paris, Fayard, 2015, 520 pagees. pp. 67-69.

[34] R. KNECHT : « The French Wars of Religion 1559–1598 », Seminar Studies in History ; New York, Longman, 1996.

[35] G. PARKER : The Thirty Years’ War ; New York, Routledge, 1997. ISBN 978-0-415-12883-4.

[36] M. CHENNOUFI : « le réalisme. Promesses et Limites d’une Démarche Purielle », dans E. OUELLET, P. PAHLAVI et M. CHENNOUFI (dir.), Les études stratégiques au XXIe siècle, Paris, Athena, 2013, 326 pages, pp. 30-32.

[37] D. M. SMITH : « Counting the Dead : Estimating the Loss of Life in the Indigenous Holocaust, 1492-Présdent » ; Native American Symposium, Houston, 2017.

[38] T. DUPUY : The evolution of weapons and warfare ; New York, Ingram Publisher, 1990, 360 pages.

[39] G. HIDEG, A ALVAZZI : Still not there, Global Violent Death Scenarios, 2019-2030, Geneva, Small Arms Survey, 2021. https://www.smallarmssurvey.org/

[40] D. ZHANG et al. : Climate change and war frequency in eastern China over the last millennium ; Springer Science, 2007.

[41] Voir R. TOL et S. WAGNER : « Climate change and violent conflict in Europe over the last millennium » ; Climatic Change, 99 :65-79, 2010, DOI 10.1007/s10584-009-9659-2

[42] P. BOUCHERON : « Winter is coming (VIe-VIIIe siècle) : aux commencements de la fin du monde » ; Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIᵉ-XVIᵉ siècle – La peste noire, Paris, Collège de France, 2021.

[43] Voir par exemple P. HEATHER : Rome et les Barbares, histoire nouvelle de la chute de l’empire ; Paris, Alma, 2017, 631 pages.

[44] D. WAHL et al. : « Palaeoenvironmental, epigraphic and archaeological evidence of total warfare among the Classic Maya », Nature Human Behaviour ; Berkley, 2019, DOI: 10.1038/s41562-019-0671-x

 

 

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