Oulala le gros dérapage de Marc Touati sur le réchauffement climatique à 13:30, selon lui un phénomène qui « reste à prouver », une « polémique ». Je comprends que le changement climatique et plus généralement la question des limites planétaires n’arrange pas du tout les « économistes » de ce courant idéologique, qui préfèrent continuer à foncer tête baissée. Mais à un moment il faut se mettre un minimum à niveau et se familiariser avec la connaissance scientifique si l’on veut rester crédible auprès des entreprises et des administrations publiques. Si vous dites à des assureurs, des fournisseurs d’eau, des énergéticiens ou encore des militaires que le changement climatique est une polémique qui reste à prouver, ils risquent fort de ne pas vous prendre très au sérieux.

M. Touati semble bienveillant et veut sincèrement bien faire, je regarde régulièrement ses exposés, pertinents pour se tenir à jour sur les indicateurs des conventions macro-économiques PIBolâtres actuellement dominantes (mais de moins en moins dominantes à mesure que le monde se réveille douloureusement et s’intéresse de plus en plus aux kWh, aux rendements agricoles, aux mètres cubes d’eau, aux tonnes d’acier, et aux dixièmes de degrés de réchauffement).

Ses présentations restent quand même assez hors-sol, sa culture environnementale inexistante, ce qui pose comme un petit souci dans la mesure où toutes les économies depuis toujours reposent essentiellement sur la transformation de ressources naturelles (y compris et surtout la nôtre, bien qu’on ait tendance à l’oublier du fait de notre état d’ébriété énergétique aiguë, qui ne peut être que très provisoire à l’échelle de l’histoire de l’humanité).

À titre d’exemple, M. Touati avance comme explication quasi-exclusive de l’inflation actuelle : célafotalaplanche à billets, célafotalabanque centrale, célafotachristine lagarde.

Mais pourquoi cette inflation maintenant alors que la planche à billets tourne depuis une dizaine d’années (certes avec une accélération depuis le Covid) ? Pourquoi une telle surinflation sur l’alimentation ?

Je ne nie pas que la politique monétaire de la BCE puisse exercer un effet mais il y a peut-être aussi d’autres facteurs auxquels s’intéresser, dont des facteurs environnementaux. L’inflation alimentaire s’observe un peu partout dans le monde (à l’exception notable de la Chine et, à un degré moindre, l’Inde), pas seulement en Zone Euro. On est face à un phénomène complexe, multifactoriel, sur lequel les experts divergent, et cet article n’a clairement pas la prétention de tout expliquer.

Parmi les causes il y a la crise énergétique, qui augmente le coût des intrants agricoles, du transport, de l’emballage etc. M. Touati aborde très occasionnellement la question, en se limitant à la guerre en Ukraine, alors que cette crise est bien plus profonde : la hausse du prix du gaz avait démarré avant la guerre en Ukraine, la tension sur le pétrole est structurelle et mondiale notamment depuis le milieu des années 2000 et le franchissement du pic de production de pétrole conventionnel. Il y a eu la crise des corrosions sous contrainte du parc nucléaire, la sécheresse qui a diminué la production hydroélectrique de 20% l’an dernier, etc.

Il y a la grippe aviaire, reconnue dans le monde agricole comme la principale cause de tension sur la viande de poulet et les œufs. Cette grippe aviaire est le résultat d’un mode d’élevage intensif insoutenable sur le plan environnemental, éthique et sanitaire.

https://www.francetvinfo.fr/economie/alimentation-le-prix-des-ufs-s-envole-avec-le-retour-de-la-grippe-aviaire-en-france_5471409.html

Et il y a le changement climatique, dont l’origine humaine est jugée « sans équivoque » par la communauté scientifique.

https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/figures/summary-for-policymakers/figure-spm-1

Dans cet article non-exhaustif j’aborde 6 familles de produits (produits bovins : viande + lait, pâtes, riz, moutarde, huile d’olive, légumes) pour démontrer qu’il y a :

1) Suggérer qu’il existe un lien entre la tension sur ces produits et des événements météorologiques extrêmes (à travers une revue de presse)

2) Démontrer qu’il y a un lien entre ces événements météorologiques et le changement climatique (à travers des études scientifiques d’attribution du World Weather Attribution). Lorsque survient un événement climatique extrême, parfois les études d’attribution déterminent que celui-ci a été rendu plus probable et/ou plus intense par le changement climatique d’origine anthropique. Et parfois elles n’identifient aucun lien. Vous pouvez consulter ce recensement et cette méta-analyse impressionnante des études d’attribution par Carbon Brief (pas complètement à jour, car c’est un travail de titan).

J’insiste : l’idée ici n’est pas de dire que le changement climatique est le seul facteur, mais qu’il joue un rôle, probablement voué à s’accentuer. À cela se rajoutent d’ailleurs d’autres pressions environnementales chroniques comme la surexploitation des ressources en eau, la dégradation des sols, et l’érosion de la biodiversité… qui d’après le biologiste Dave Goulson pèse déjà sur la production de fruits et légumes, en raison de la disparition des pollinisateurs.

«3 à 5 % de la production mondiale de fruits, légumes et noix sont perdus dans le monde à cause de la baisse du nombre de pollinisateurs, menant à une surmortalité de 427 000 personnes par an.»

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/editorial/insectes-sils-disparaissent-nous-disparaissons-20230411_BLQ7L3TRX5B5NOEH5ODT4UPEEM/

Mais revenons aux 6 familles de produits et au changement climatique.

1) Produits bovins : la production est affectée par la difficulté chronique à attirer les jeunes vers le métier d’éleveur, et une concurrence internationale inéquitable. La hausse des coûts de production s’est récemment accélérée du fait des chaleurs et des sécheresses de 2022.
https://www.web-agri.fr/secheresse/article/221118/la-secheresse-et-la-canicule-ont-accelere-la-decapitalisation

D’après l’étude scientifique d’attribution du WWA, la sécheresse de 2022 en Europe, la pire depuis 500 ans, fut rendue « au moins 20 fois plus probable » (!!) par le changement climatique d’origine humaine.
https://www.carbonbrief.org/climate-change-made-2022s-northern-hemisphere-droughts-at-least-20-times-more-likely/

Concernant plus généralement la viande, les cultures de maïs partout dans le monde sont affectées par les événements climatiques extrêmes, ce qui renchérit la disponibilité de l’alimentation animale (bovins, cochons, poulets…). Exemple récent, en Argentine, producteur majeur de maïs, les températures chaudes et sèches de fin 2022 ont occasionné 40 % de pertes en maïs précoce dans la principale zone de production du pays.

https://www.terre-net.fr/actualite-des-marches/article/223577/la-secheresse-en-argentine-provoque-de-fortes-pertes-en-mais

D’après le WWA, le changement climatique d’origine anthropique a rendu cette vague de chaleur 60 fois plus probable (!!!).

2) Riz : « Si la guerre en Ukraine a bien évidemment déstabilisé le marché, ce sont surtout les événements climatiques qui ont touché les principaux pays exportateurs de riz qui ont handicapé la production mondiale. En Inde et au Pakistan (ndlr les deux principaux exportateurs mondiaux de riz basmati, de très loin), les chaleurs extrêmes combinées à de fortes pluies ont conduit à la perte de 250 000 tonnes de riz. De quoi pousser ces pays à privilégier leur marché national et à réduire les exportations. Dans le même temps, les récoltes des pays européens, comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, ont souffert de la sécheresse. »

https://www.midilibre.fr/2022/10/18/forte-hausse-des-prix-risque-de-penurie-le-riz-un-produit-rare-en-grande-surface-en-2023-10742715.php

Pour la sécheresse en Europe, voir le point 1. Concernant les chaleurs extrêmes en Inde et au Pakistan, d’après le WWA, le changement climatique a rendu les canicules de 2022 au Pakistan et en Inde 30 fois plus probable (!!).

Toujours d’après le WWA, le changement climatique a probablement augmenté l’intensité des pluies extrêmes d’août 2022 au Pakistan.

3) Huile d’olive : le prix augmente entre autres en raison de la sécheresse et des chaleurs caniculaires qui ont limité le développement des olives et affecté les rendements.

https://www.quai-des-oliviers.com/blog/article/pourquoi-le-prix-de-l-huile-d-olive-explose-en-2023-.html

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/le-prix-de-l-huile-d-olive-atteint-des-niveaux-record-et-decourage-de-nombreux-consommateurs-20221214

Nous avons déjà parlé du lien entre la sécheresse 2022 et le changement climatique dans le point 1. Concernant la chaleur, les scientifiques du WWA ont estimé que des températures aussi élevées en Europe auraient été « virtuellement impossibles » sans le changement climatique (!!!!).

https://www.reuters.com/business/cop/europes-heatwave-may-have-caused-more-than-20000-excess-deaths-2022-11-24/

4) Moutarde : la pénurie est provoquée par la vague de chaleur et sécheresse de 2021 au Canada, qui a entraîné de très mauvaises récoltes, alors que le Canada fournit 80% des graines nécessaires à la fabrication du condiment en France.
https://www.lapresse.ca/international/europe/2022-06-04/la-moutarde-de-dijon-se-fait-rare-a-cause-du-canada.php

Dans l’étude d’attribution menée à la suite du dôme de chaleur au Canada, cet épisode était jugé « virtuellement impossible » sans le changement climatique d’origine humaine.
https://www.worldweatherattribution.org/western-north-american-extreme-heat-virtually-impossible-without-human-caused-climate-change/

5) Pâtes : le prix des pates avait déjà commencé à flamber avant la guerre en Ukraine. « La hausse du prix des pâtes est principalement liée aux aléas climatiques et au fait que, depuis plusieurs années, on consomme plus de blé dur que nous en produisons », explique Philippe Heimburger, président-directeur général de la société de fabrication de pâtes alsaciennes Grand’Mère.

https://www.ladepeche.fr/2022/01/19/pourquoi-le-prix-des-pates-continue-t-il-de-flamber-10055884.php

Sans reparcourir toutes les études d’attribution menées par le passé (vous pouvez le faire vous-mêmes sur Carbon Brief) il est extrêmement net et clairement documenté par le GIEC que la fréquence et l’intensité des aléas climatiques augmente avec le changement climatique d’origine anthropique.

6) Produits frais, notamment légumes : « en raison de multiples facteurs, comme la sécheresse et les restrictions d’eau, le prix des fruits et légumes a augmenté de 11% selon les derniers chiffres de Familles Rurales et risquent encore d’augmenter dans les prochaines semaines ».

https://www.europe1.fr/economie/inflation-les-prix-des-fruits-et-legumes-ont-augmente-de-11-sur-un-an-4130560

La sécheresse a entre autres affecté les rendements de pomme de terre ainsi que la hausse des charges pour les producteurs.

Nous avons déjà vu dans le point 1 le lien entre la sécheresse 2022 et le changement climatique.

Voilà voilà… à suivre.

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